— Hé quoi ! La Bastille…
— A été prise par la lie du peuple, madame, et M. de Launay massacré.
— Impossible ! s’écria la marquise, les yeux étincelants. Ce vieillard ?
— Si fait, répliqua Saint-Alais, avec une suavité perfide. Messieurs du Peuple ne font pas acception de personnes. Par bonheur, poursuivit-il, en m’adressant un sourire qui me fit monter le sang à la face, ils ont des chefs plus prudents et judicieux qu’eux-mêmes.
Mais la marquise ignora ces derniers mots. Elle n’avait de pensée que pour ces abasourdissantes nouvelles de Paris. Elle restait là, les joues en feu, les yeux pleins de larmes ; elle connaissait de Launay.
— Oh ! mais le roi va les châtier ! s’écria-t-elle enfin. Les misérables ! les ingrats ! On devrait les rouer vifs ! Je suis sûre que le roi les a déjà châtiés ?
— Il y viendra un jour, s’il ne l’a encore fait, répondit Saint-Alais. Mais pour l’heure, vous comprendrez sans peine, madame, que les choses sont un peu désorganisées. Les gens ont la tête tournée, et ne se connaissent plus. Ici même nous avons eu quelque bagarre. M. de Gontaut a été malmené, et je ne m’en suis pas tiré tout à fait indemne. Si M. de Saux n’avait son peuple aussi bien en main, poursuivit-il, en me lançant un regard souriant, je crois bien que nous aurions vu pis.
La marquise me considérait fixement, et à mesure qu’elle commençait à comprendre, je crus la voir se congeler devant moi. La vie se retira de son masque hautain. Elle me dévisagea sévèrement. Derrière elle, j’entr’aperçus les yeux effrayés de Denise et des serviteurs aux écoutes ; puis elle interrogea :
— Ceux-là font-ils partie du peuple de M. de Saux ?
Et elle s’avança d’un pas, en désignant la troupe de malandrins qui avaient fait halte à quelque distance et nous surveillaient d’un air indécis.