Elle me renvoya le mot avec une raillerie amère.
— Oui, intolérable ! Il est intolérable que les forteresses du roi soient prises par la canaille, et des vieillards tués par des va-nu-pieds ! Il est intolérable que des gentilshommes oublient leur naissance au point de s’abaisser jusqu’à la meute ! Il est intolérable que le nom du roi soit vilipendé et affublé de sobriquets ! Tous ces faits sont intolérables, mais ils ne sont pas de notre fait. C’est votre œuvre. Et quant à vous (et me dépassant soudain, elle apostropha la troupe de gueux arrêtés à quelques pas et l’écoutant d’un air farouche), quant à vous, pauvres sots, ne vous y trompez pas. Ce gentilhomme vous a raconté sans doute qu’il n’y a plus de roi en France, qu’il n’y aura plus d’impôts, ni de corvées ; que les pauvres seront riches, et que tout le monde sera noble ! Soit ! croyez-le si cela vous amuse. Il y a eu des pauvres et des riches, des nobles et des roturiers, des oisifs et des travailleurs, depuis que le monde est monde et qu’il y a un roi en France. N’importe, croyez-le si cela vous amuse. Mais pour l’heure, allez-vous-en. Éloignez-vous de mon hôtel. Allez-vous-en, ou j’appelle mes valets qui vous chasseront par les rues à coups de fouet comme des chiens ! A vos niches, ouste !
Elle frappa du pied, et j’eus l’étonnement de voir ces hommes, qui auraient dû comprendre l’inanité de sa menace, se retirer piteusement, tels les chiens auxquels on les comparait. A la minute, la rue était vide. Je n’en croyais pas mes yeux : ces mêmes hommes qui avaient failli tuer M. de Gontaut, qui avaient lapidé M. de Saint-Alais, se laissaient dompter par une femme ! Quand le dernier eut disparu, elle revint à moi, la face animée, les yeux pleins de mépris.
— Voilà, monsieur, dit-elle, retenez bien cette leçon. Voilà votre brave peuple ! Et maintenant, monsieur, allez-vous-en aussi ! Dorénavant ma maison n’est plus faite pour vous recevoir. Je ne veux pas abriter de traîtres sous mon toit ; non, pas même un seul instant.
Du geste elle m’ordonnait de partir, avec le même mépris altier qui avait maté la foule ; mais avant de m’éloigner je lui dis devant tous :
— Vous étiez l’amie de mon père, madame.
Elle me regarda durement, et ne répondit pas.
— Il eût donc été plus séant à vous, repris-je, de me secourir, au lieu de me blesser. En tout cas, fussé-je le plus loyal sujet de Sa Majesté, vous avez fait tout le nécessaire pour m’induire en trahison. A l’avenir, madame la marquise, je vous prie de ne pas l’oublier.
Et je m’éloignai, frémissant de rage.
La foule cependant avait diminué sur la place, mais elle refluait dans les rues adjacentes, où par groupes l’on discutait les événements avec passion, et le mot « Bastille » volait sur toutes les lèvres. A ma vue, l’on faisait place, et l’on se découvrait. Des « Dieu vous bénisse, monsieur de Saux », et des « Vous êtes un bon, vous ! » me caressaient les oreilles. Il y avait moins de bruit et moins de fièvre que dans la matinée, mais il régnait un air de détermination auquel on ne pouvait se méprendre.