Il laissait si peu de doute que les boutiquiers, midi à peine sonné, avaient fermé leurs échoppes et les mitrons leurs boulangeries. Un calme, plus menaçant que la tempête qui l’avait précédé, s’appesantit sur la ville. La majorité de l’Assemblée s’était dispersée en hâte, car je ne vis pas un seul de ses membres ; mais le bruit courait qu’ils s’étaient rendus en corps à la caserne. Personne ne me molesta — la chute de la Bastille eut cela de bon pour moi — et je montai à cheval et sortis de la ville, sans avoir même rencontré Louis.
A vrai dire, j’étais anxieux de me retrouver chez moi, anxieux de consulter le seul homme qui, me semblait-il, pouvait me diriger dans cette vicissitude. Je le voyais clairement, deux routes s’offraient à moi : l’une facile et unie, bien que dangereuse, l’autre âpre et rebutante. La marquise m’avait qualifié de tribun du peuple, de prétendu Retz, de prétendu Mirabeau. Le peuple avait crié mon nom, m’avait proclamé son sauveur. Devais-je m’affubler de ce titre ? Devais-je accepter ce rôle ? Ma caste m’avait rejeté. Saisirais-je le périlleux honneur que l’on m’offrait, pour triompher avec le peuple ou tomber avec lui ?
Avec le peuple ? Ces mots sonnaient bien, mais ils avaient alors un sens plus vague qu’aujourd’hui, et je me demandai, parmi tous ceux qui avaient embrassé sa cause, lesquels avaient triomphé ? Une émeute de la faim, un tumulte, une révolte locale, — celle par exemple qui coûtait la vie à M. de Launay, — de ces choses-là, oui, le peuple s’en était montré capable ; mais jamais d’une victoire durable. Toujours le roi avait maintenu son pouvoir, toujours les nobles avaient gardé leurs privilèges. Pour quelles raisons aujourd’hui en serait-il autrement ?
Les raisons ne manquaient pas. Oui, certes ; mais elles me semblèrent moins décisives, et les précédents militèrent plus fortement contre elles, lorsque j’en vins à songer, avec timidité, de m’en faire un levier. Surtout j’affrontais mal l’odieux de déserter mon ordre. Jusqu’ici j’étais demeuré innocent ; c’était à tort que l’on m’avait fait la grimace. Mais si j’acceptais le rôle que l’on m’assignait, non seulement je devais m’attendre au pis en cas d’échec, mais le succès ferait de moi un paria. Tribun du peuple, je devenais un proscrit pour mes pairs !
Tout en poursuivant ces pensées, je pressais mon cheval avec vigueur ; et je ne doutais pas d’être le premier qui apportât ces nouvelles à Saux. Mais le plus surprenant de cette époque fut la vélocité avec laquelle les bruits de ce genre parcouraient le pays. Ils se transmettaient de bouche en bouche ; un regard y suffisait ; l’air même semblait les porter. Ils dépassaient le plus rapide voyageur.
Partout donc où j’arrivai, la nouvelle était connue. Connue de ceux qui se tenaient depuis des jours à la croisée des chemins, dans l’attente d’ils ne savaient quoi ; connue d’hommes aux regards torves qui sur les ponts des villages conversaient à voix basse en surveillant les tours du château ; connue des régisseurs et factotums, gens de la trempe de Gargouf, qui l’accueillaient d’un sourire incrédule, ou vous parlaient, comme Mme de Saint-Alais, du roi, de sa bonté, et de tous ceux qu’il ferait pendre à cette occasion. Connue, enfin, de l’abbé Benoît, dont je voulais prendre conseil. Il m’attendait près de la grille du château, à l’ancienne place du carcan. Il faisait trop noir pour distinguer ses traits, mais je le reconnus à la coupe de sa soutane et à la forme de son chapeau. J’envoyai Gilles et André devant, et il remonta l’avenue à mon côté, la main sur l’arçon de ma selle.
— Eh bien ! monsieur le vicomte, la chose est arrivée, pour finir, dit-il.
— Vous avez appris ?
— Buton m’a raconté.
— Hé quoi ! il est ici ? demandai-je avec étonnement. Je l’ai vu à Cahors il n’y a pas trois heures.