— Vous avez noblement agi.
— Et maintenant ?
— Je dis la même chose, répliqua l’abbé Benoît d’un air pénétré. Vous avez noblement agi. Combattez pour le peuple, monsieur le vicomte, mais parmi les vôtres. Faites entendre votre voix là où vous ne récolterez rien d’autre que blâme et déconsidération. Mais s’il faut en venir, si nous en sommes venus à une lutte entre votre classe et le vulgaire, entre la noblesse et la roture, si un noble doit se ranger aux côtés de ses pairs ou se mettre à la solde du peuple, alors (la voix de l’abbé Benoît hésita un peu, et sa main pâle et émaciée tambourina doucement sur la table) j’aimerais mieux vous voir parmi les rangs de vos pairs.
— Contre le peuple ?
— Oui, contre le peuple, répondit-il, avec une légère hésitation.
J’étais abasourdi.
— Mais, juste ciel ! m’écriai-je, la plus élémentaire logique…
— Ah ! reprit-il en hochant mélancoliquement la tête et me considérant avec bonté. Là-dessus vous me tenez. J’ai contre moi la logique. La raison également. La cause du peuple, la cause de la réforme, de l’honnêteté, du blé à bas prix, de la justice égale pour tous, doit être une bonne cause. Et celui qui la soutient doit être dans le vrai. Je le concède, monsieur le marquis. Il y a plus. Si le peuple est livré à lui-même pour défendre sa cause, on risque des excès plus grands. Je m’en rends compte. Mais le sentiment ne me permet pas d’agir selon ma raison.
— Pourtant, M. de Mirabeau ? fis-je. Vous l’avez devant moi qualifié de grand homme.
— C’est juste, répondit l’abbé sans détourner les yeux des miens, et toujours tambourinant en sourdine sur la table.