— Non, je ne les blâme pas.

— Et même vous les admirez ! Vous les admirez, l’abbé ! répétai-je, le tenant sous mon regard.

— Je le sais bien, dit-il. Je sais que je suis faible et incohérent. Voire pis, monsieur le vicomte, en ce je n’ai pas le courage de mes convictions. Mais si j’admire ces hommes, si je les trouve grands et généreux, j’ai ouï parler d’eux tout différemment ; et, c’est peut-être une faiblesse, mais je vous ai connu enfant, et je ne voudrais pas que l’on parlât de vous de la sorte. Il y a des choses que nous admirons à distance, continua-t-il en me regardant avec malice, pour cacher la tendresse qui perçait dans son regard, et que néanmoins nous n’aimons pas rencontrer chez ceux qui nous sont chers. L’odieux jeté sur un étranger ne nous touche pas ; sur nos amis, ce serait plus cruel que la mort.

Il s’arrêta, car la voix lui manquait ; et nous restâmes une minute muets tous les deux. Cependant, je ne voulus pas lui laisser voir combien ses paroles m’avaient touché, et, comme en manière de diversion :

— Mais mon père ? dis-je. Il était bien du parti de la réforme !

— Oui, de la réforme par les nobles, pour le peuple.

— Mais les nobles m’ont rejeté ! répliquai-je. Pour m’être avancé d’un pas, j’ai tout perdu. N’en ferai-je pas deux, pour regagner ce tout ?

— Regagner ce tout ?… fit-il posément, et perdre combien ?

— Même si le peuple est vainqueur ? Et vous dites qu’il le sera.

— Même alors, répondit-il doucement. Tribun du peuple, mais proscrit !