C’étaient les expressions mêmes que je m’étais appliquées durant mon retour ; et je tressaillis. Avec une clarté soudaine leur signification plénière m’apparut ; et je compris pourquoi l’abbé Benoît avait si longtemps balancé à mon sujet. Avec les plus pures intentions et le plus sublime courage, je ne pouvais me faire autre que je n’étais. Je m’élèverais, si le succès couronnait mes efforts, à un degré de superbe isolement : suspect au peuple, dont je serais le bienfaiteur ; haï et maudit par les nobles, pour ma désertion.

Devant cette perspective, d’autres auraient été loin de reculer ; elle en eût même alléché certains. Mais je n’avais rien du héros, en cet instant de vision lucide. D’antiques préjugés s’émurent dans mes veines ; de vieilles traditions, nées de siècles de prééminence et de privilège, s’éveillèrent en ma mémoire. Un frisson de doute et de méfiance — tels ceux qui ont dû harceler les réformateurs de la première heure, et les faire broncher, sauf les plus hardis — me parcourut, cependant que je considérais le curé à la lueur des flambeaux. Je redoutai le peuple, l’inconnu. La vocifération de triomphe qui avait déchiré les airs sur la place du Marché de Cahors, les féroces huées qui avaient accueilli la chute de Gontaut, retentirent de nouveau à mes oreilles. Je me rejetai en arrière, tel celui qui se voit sur le bord d’un précipice, et à travers les flots de brume entr’ouverts une seconde par le vent, découvre les rocs fatals aux pointes hérissées qui l’attendent au bas.

Ce fut là un moment d’extraordinaire clairvoyance. Il passa bientôt, à vrai dire, et je n’aperçus plus autour de moi que la chambre silencieuse et le brave curé qui mouchait par contenance l’une des longues bougies ; mais son effet persista en moi. Lorsque l’abbé eut pris congé et que la maison fut close, je me promenai durant une heure au long de l’avenue de noyers ; tantôt arrêté à considérer la route, visible entre les grilles ouvertes ; tantôt lui tournant le dos, pour contempler la sombre masse du château à toit plat flanqué de sa tour et de ses poivrières.

Ma décision était prise, je resterais à l’écart. Je saluerais avec joie la réforme, je ferais dans mon entourage tous mes efforts pour hâter sa venue, mais je ne me dresserais pas une seconde fois contre mes pairs. J’avais eu le courage de mes opinions. Désormais, personne ne pouvait dire que je les avais dissimulées ; mais après cela je resterais à l’écart et attendrais les événements.

Un coq chanta derrière la maison, désheuré ; et du fond des ténèbres, par-dessus les champs silencieux, m’arriva le lointain aboiement d’un chien. Comme je l’écoutais, sous le regard serein des étoiles, l’injure que Saint-Alais m’avait faite se réduisit peu à peu à ses véritables proportions. Je songeai à Denise, à ma fiancée perdue, avec un léger regret, nuancé presque de badinage. Que dira-t-elle de cette brusque rupture ? me demandais-je. Cette singulière perte de son fiancé éveillerait-elle sa curiosité, son intérêt ? Ou bien, sortie à peine du couvent, croirait-elle que c’est là dans le monde la marche ordinaire des choses, que les fiancés vont et viennent, et que les soirées ont comme terminaison naturelle une émeute ?

Je riais tout bas, heureux de m’être décidé. Mais si j’avais su, en écoutant le frémissement des peupliers sur la route, et les bruits qui me parvenaient du vaste monde ténébreux, ce qui se passait dans ce monde ; si j’avais su cela, j’aurais éprouvé plus de satisfaction encore. Car on était au mercredi 22 juillet, et cette nuit-là Paris palpitait au sortir de singuliers spectacles. Pour la première fois Paris venait d’entendre le cri sinistre : « A la lanterne ! » et de voir un homme, un vieillard à cheveux blancs, pendu et torturé jusqu’à la mort. Un autre, l’intendant même de la cité, venait d’être renversé, foulé aux pieds et mis en pièces dans les rues de son ressort, publiquement, en plein jour, sous les yeux de milliers de gens. Paris avait vu ces choses, en tremblant ; et d’autres encore, des choses qui firent blêmir les réformateurs, et qui révélèrent à tous les êtres pensants que derrière La Fayette, derrière Bailly, la municipalité et le comité électoral, grondaient et bouillonnaient les forces en éveil des Faubourgs, tout Saint-Antoine et tout Saint-Marceau.

Que pouvait-on, que devait-on attendre, lorsque de telles violences demeuraient impunies, sinon de les voir se généraliser ? Dans le cours d’une semaine, les provinces suivirent l’exemple de Paris. Déjà, le 21, la populace de Strasbourg avait saccagé l’hôtel de ville et détruit les archives ; déjà les bastilles de Bordeaux et de Caen étaient prises et démolies. A Rouen, à Rennes, à Lyon, à Saint-Malo, il y avait de graves émeutes, où le sang coulait, et plus proche de Paris, à Poissy, à Saint-Germain, on pendait les meuniers. Mais, en ce qui concernait Cahors, ce fut seulement lorsque l’étourdissante nouvelle de la capitulation du roi nous parvint, quelques jours plus tard, — la nouvelle que le 17 juillet il avait fait son entrée dans Paris insurgé, et ratifié bénévolement[9] la destruction de la Bastille, — ce fut seulement lorsque ces nouvelles nous parvinrent, suivies de près par le bruit du second soulèvement du 22, où périrent Foullon et Berthier, ce fut seulement alors, dis-je, que la contrée avoisinante commença de s’émouvoir. L’abbé Benoît, la stupéfaction et le doute peints sur le visage, m’apporta les nouvelles, et nous les discutâmes en nous promenant sur la terrasse. D’autres rapports, sans doute, plus ou moins véridiques, avaient déjà atteint la ville, et, en fournissant au monde d’autres sujets de réflexion, m’avaient épargné d’être provoqué ou molesté. Mais à la campagne, où je passai la semaine en une pénible agitation, à revenir le matin sur la décision prise la veille, j’ignorai tout jusqu’à l’arrivée du curé, dans la matinée, je crois, du 29.

[9] A l’Hôtel de Ville, où La Fayette remit solennellement à Louis XVI la cocarde tricolore.

— Et que pensez-vous maintenant ? dis-je tout songeur, après l’avoir écouté jusqu’au bout.

— Ce que je pensais auparavant, ni plus ni moins, répondit-il sans hésiter. La chose est arrivée. Sans argent et donc sans soldats disposés à se battre, avec un peuple mourant de faim, avec des gens à l’esprit bourré de théories et d’abstractions toutes également subversives, que peut un gouvernement ?