— Absurde ! m’écriai-je. Absurde ! Pourquoi seraient-ils partis ?
— C’est précisément la question que l’on se pose, monsieur le vicomte, répondit-il avec un vif empressement. Les uns disent qu’ils s’éloignaient de la capitale dans l’intention de la punir. D’autres, qu’ils manifestaient ainsi leur désapprobation de l’amnistie que Sa Majesté très clémente devait accorder ce jour-là. D’autres, qu’ils avaient peur. D’autres même, qu’ils craignaient le sort de Foullon…
— Imbécile ! m’écriai-je, en l’arrêtant net, car ma patience était à bout ; vous délirez ! Retournez à vos casseroles ! Que savez-vous des affaires de l’État ? Certes, au temps de mon grand’père, continuai-je, outré, si vous aviez parlé des princes du sang sur ce ton, vous auriez goûté du pain sec pour six mois, et heureux de vous en tirer sans la bastonnade !
Je le vis lâcher pied, et les vieilles habitudes l’emportant sur son nouveau rôle, il balbutia des excuses. Il n’avait nulle intention injurieuse, à son dire. Il s’était mal exprimé. Néanmoins, je m’apprêtais à le semoncer, lorsque à ma stupéfaction Buton intervint.
— Mais, monsieur, ce que vous dites là, c’était bon il y a trente ans, fit-il d’un ton bourru.
— Hé quoi, vilain ? exclamai-je, le souffle quasi coupé d’étonnement, que viens-tu faire dans cette galère ?
— Je suis avec lui, répondit-il, en me désignant gravement son compagnon.
— Pour affaires d’État ?
— Oui, monsieur !
— Ma parole ! exclamai-je, en les considérant tous les deux, partagé entre l’indignation et l’incrédulité, si vous dites vrai, pourquoi n’avoir pas amené aussi le chien de garde ? Et le bélier de Jean le métayer ? Et le chat de mère-grand ? Et le tournebroche de M. Doury ? Et…