— Quel honneur !

— Mais comme président du Comité.

Cela revenait, tout compte fait, à ce que j’avais prévu. Cela survenait à l’improviste, mais en somme c’était la simple réalisation de ce que mon rêve me montrait. Qualifié mandat du peuple, cela eût bien sonné ; passant par la bouche de Doury l’aubergiste, avec Buton comme assesseur, cela me crispa les nerfs. Certes, cela n’eût pas dû me surprendre. Alors que de tels événements se déroulaient dans le monde ; alors qu’un roi acceptait de voir sa forteresse prise et ses serviteurs tués, et pardonnait aux rebelles ; alors qu’un intendant de Paris était massacré dans les rues de sa juridiction ; alors que les tumultes et les émeutes sévissaient dans chaque province, et que les princes fuyaient, et qu’on pendait les meuniers, cette invitation n’offrait rien de merveilleux. Et aujourd’hui, rétrospectivement, je la trouve toute naturelle. J’ai assez vécu pour voir des hommes exerçant le métier de Doury monter sur le trône, resplendissants de croix et de « crachats », et un artisan né dans une forge s’asseoir à la table des empereurs. Mais en ce jour de juillet, sur la terrasse de Saux, l’offre me parut de toutes les facéties la plus grotesque, de toutes les extravagances la plus absurde.

— Merci, monsieur, dis-je enfin, un peu remis de mon premier étonnement. Si je vous entends bien, vous me demandez de faire partie du même Comité que cet homme-là ? (Et je désignai sévèrement Buton.) De siéger avec ce paysan né sur mes terres, et soumis hier encore à ma justice ? Avec le serf que mes pères ont affranchi ? Avec l’artisan qui vit à mes gages ?

Doury jeta un coup d’œil à son collègue.

— Mais, monsieur le vicomte, dit-il en s’éclaircissant la gorge, pour être parfait, vous le savez, un Comité doit nous représenter tous tant que nous sommes.

— Un Comité ! lançai-je, incapable de contenir mon indignation. Voilà du nouveau en France. Et ce parfait Comité, quel est son rôle ?

Doury se ressaisit d’un seul coup, et se gonfla d’importance.

— L’intendant a fui, dit-il, et le peuple ne se fie plus aux magistrats. Il court aussi des histoires de brigands ; et le blé fait défaut. C’est de tout cela que le Comité doit s’occuper. Il doit prendre des mesures pour maintenir la paix, approvisionner la ville, contenter la troupe, tenir des réunions, et délibérer sur sa conduite future. En outre, monsieur le vicomte, poursuivit-il, en se bouffissant les joues, il correspondra avec Paris ; il administrera la justice ; il…

— En un mot, dis-je tranquillement, il gouvernera. Le roi, j’imagine, ayant abdiqué.