Mais ce fut dans cette même soirée du 4 août que l’Assemblée de Versailles renonça en une seule séance à toutes immunités, exemptions, privilèges, à toutes redevances, corvées, droits féodaux, à tous péages, à toutes dîmes, aux gabelles, aux lois de chasse et capitaineries ! En une seule séance, ce même soir où Louis croyait les désordres terminés !

CHAPITRE VII
L’ALARME

En ce temps-là, un brasier sur la place du marché, cinq ou six lanternes aux carrefours, constituaient à peu près tout l’éclairage public de la ville. Aussi, quand je fis halte pour laisser souffler mon cheval au haut de la côte, passé le pont Valentré, et jetai un regard en arrière sur Cahors, je ne vis que ténèbres, interrompues çà et là d’une touche de clarté jaunâtre, qui montrait un pan de mur ou le bord d’un toit. Rien d’autre ne décelait le mystère de la cité endormie.

Tout autour, la rivière recourbait sa luisance à peine discernable. Par-dessus, des nuages couraient dans le ciel, et un vent, froid pour la saison, ou du moins froid par contraste avec la chaleur du jour, me rafraîchissait le sang et peu à peu m’emplissait l’âme de la solennité de la nuit.

Pendant que les chevaux reprenaient haleine, la fièvre qui m’avait possédé au cours des dernières heures s’apaisa, ne laissant derrière elle qu’un étonnement mêlé de regrets. Mon exaltation disparue, la scène à laquelle je venais d’assister perdit tout attrait ; et je ne tardai guère à la juger plus sévèrement. La paix nocturne me laissait percevoir une fausse note dans les cyniques vantardises et dans les projets, égoïstes au dernier point, que je venais d’écouter durant des heures. Ce « La France, c’est nous » de la marquise, qui avait sonné si bien au milieu des lumières et des scintillements du salon, parmi les dentelles, les coiffures « en fripons » et les gilets fleur-de-pêcher, apparaissait une folie en présence de la nuit grandiose qui recélait vingt-cinq millions de Français.

Néanmoins, ce que j’avais fait était fait. Je portais à ma boutonnière la cocarde blanche ; j’étais voué à l’ordre, et à mon ordre. Et cela valait peut-être mieux ainsi. Mais, à la réflexion, mon enthousiasme tomba ; et par un singulier mécanisme, à mesure qu’il s’affaissait, et que le souvenir de la scène où je venais de prendre part perdait son emprise, le devoir qui m’avait amené à Cahors recouvrait son importance. Plus s’affaiblissait l’influence de Mme de Saint-Alais, plus se renforçait l’image de sa fille, assise dans son carrosse, solitaire et effrayée. A la fin, je remontai vivement à cheval, et m’évertuai à oublier mes pensées dans la rapidité de ma course.

Mais il n’est pas aussi aisé de s’échapper à soi-même la nuit que le jour. Le bruit du vent dans les châtaigniers, les nuages en fuite et le dur retentissement des sabots sur la route, m’imprégnaient pour ainsi dire d’une gravité qui ralentissait le cours de mon sang. Les gens de ma suite parlaient d’une voix endormie ou trottaient en silence. Je pouvais me croire à cent lieues de la ville. Pas une lumière sur le plateau. Dans le monde nocturne où nous nous enfoncions, dans ce monde de noires et mystérieuses silhouettes apparues soudain sur le ciel pâle, et aussi vite résorbées, nous étions les seuls êtres vivants.

A la fin nous atteignîmes la hauteur qui domine Saint-Alais, et je cherchai aussitôt des lumières au fond de la vallée, oubliant qu’il allait être minuit dans une heure, et que depuis longtemps le village était plongé dans le sommeil. Cette déception, avec la lenteur de notre allure, car l’abrupte descente nous forçait d’aller au pas, m’impatientait ; et quand j’ouïs derrière moi, au bout d’un instant, un bruit particulier, que je connaissais trop bien, j’éclatai.

— Arrête, imbécile ! m’écriai-je, en retenant mon cheval et me retournant sur ma selle. Cette jument a cassé son fer encore une fois, et tu continues comme si de rien n’était. Descends et regardes-y. Crois-tu donc…

— Excusez, monsieur, balbutia Gilles, qui s’était endormi sur sa selle.