— Mais la France ? dis-je.

— La France, c’est nous ! trancha-t-elle, avec un geste superbe.

Et à coup sûr la splendeur de la foule emplissant ses salons confirmait presque ces paroles. J’ai rarement vu depuis ce temps-là pareille réunion de beaux hommes et de jolies femmes. Sans doute, ces dehors renfermaient bien des petitesses et de la déchéance ; ils cachaient l’épuisement des vices, la jalousie, la rivalité, la dissension ; mais la poudre et les mouches, les soies et les velours de l’ancien régime, donnaient à tous un simulacre de force, et au moins une apparence de dignité. Bien que les guerriers fussent en minorité, tous portaient l’épée, et savaient s’en servir. On ne s’était pas encore avisé que cette fluette épée, si redoutable dans un duel, est une arme vaine contre une foule munie de bâtons et de pierres. On croyait ingénument qu’il suffirait de deux ou trois cents hommes d’épée pour faire obéir une province.

En tout cas je ne voyais rien d’irréalisable dans cette prétention ; et ce fut avec bien peu de résistance quoique sans guère plus d’enthousiasme, que j’arborai la cocarde blanche. Abandonnant toute idée de réforme immédiate, je convins que l’ordre, l’ordre seul, était le besoin urgent de la nation.

Là-dessus tous étaient d’accord, et aussi pleins d’espoir. Je n’entendis émettre aucune appréhension, mais beaucoup de rodomontades, auxquelles prit part le pauvre M. de Gontaut, en dépit de ses rhumatismes. Personne ne fit la moindre allusion au danger d’une révolte des campagnes. A moi-même, entouré de cette foule brillante, le danger finissait par paraître si lointain et irréel, que la délicatesse non moins que la crainte du ridicule, me contraignirent au silence. Et comme je ne pouvais sans incongruité parler de Mlle Denise, l’avis que j’étais venu donner ne franchit pas mes lèvres. Je voyais que l’on se moquerait de moi ; je crus m’être abusé, et me tus.

Ce fut seulement après avoir promis de revenir le lendemain, et quand j’étais déjà sur le seuil et prêt à sortir, que je me trouvai en tête à tête avec Louis et laissai échapper un mot. Non sans hésitation, je lui demandai s’il croyait sa sœur en sûreté à Saint-Alais.

— Pourquoi veux-tu que j’en doute ? dit-il avec aisance, la main sur mon épaule.

— L’agitation ne se borne pas à la ville, insinuai-je. Ni peut-être le plus grave de l’agitation.

Il haussa les épaules.

— Tu penses trop à tout cela, mon cher, répliqua-t-il. Crois-moi, à présent que nous sommes unis, les désordres sont terminés.