Je m’irritai tout d’abord, croyant que les valets avaient enfreint mes ordres. Mais je m’aperçus que ce bruit m’arrivait de devant, et qu’il était plus fort et plus grave que le cliquetis d’une gourmette ou d’une bride. Je m’avançais péniblement, assez surpris, lorsqu’une lueur vague et rougeoyante, qui brillait dans les ténèbres, entre les peupliers, me porta à croire que l’on travaillait à la forge.
Je trouvai la circonstance heureuse, quoique singulière. Mais au-delà d’un tournant, j’arrivai en vue de la maréchalerie. Je m’arrêtai stupéfait. La forge était en pleine activité. Deux marteaux fonctionnaient ; je les voyais s’élever et retomber, et je les entendais battre le métal en cadence. La rouge réverbération du foyer inondait la route, embrasait les arbres d’en face, et projetait sur le ciel leurs ombres démesurées.
Ce spectacle me plongea dans le dernier étonnement, car il était presque minuit. Par bonheur, je vis autre chose qui m’étonna davantage encore, et retint mes pas. Entre la forge et la haie contre laquelle je me trouvais, une quantité d’hommes en mouvement s’affairaient de-ci de-là, des hommes aux bras nus et aux têtes hirsutes, dépoitraillés, la peau noircie et brûlée. J’aurais pu les compter difficilement, car ils se déplaçaient trop vite ; et je n’essayai pas de le faire. Il me suffit de voir qu’une moitié d’entre eux portaient des piques et des fourches, qu’un individu les répartissait par escouades, leur donnant des instructions ; et que, nonobstant la manœuvre régulière des marteaux, une hâte sauvage caractérisait leurs mouvements.
Tout d’abord je restai pétrifié. Puis instinctivement, je me rapprochai de la haie, dans l’ombre, et regardai de nouveau. Celui qui jouait le rôle de chef portait sur son épaule une cognée, dont le large fer, sous les lueurs de la fournaise, semblait ruisseler de sang. Cet individu ne tenait pas en place. Tantôt il allait d’un groupe à l’autre, gesticulant, prodiguant les ordres et les encouragements, ou bien il retirait un homme d’une escouade et l’introduisait de force dans la voisine ; ou bien il faisait une courte harangue, dont je ne voyais que la mimique, car je me trouvais éloigné de cent pas ; ou bien il pénétrait dans la forge, et sa large carrure interceptait momentanément la lumière. C’était Petit-Jean, le forgeron.
Je mis à profit l’obscurité passagère qui résulta de l’une de ces occultations, pour me rapprocher un peu. Je ne doutais en rien que tout cela présageât du sang, du feu, des crimes, des flammes montant vers le ciel, des cris d’épouvante dans la nuit. Mais je voulais en savoir davantage. Je me rapprochai donc, tour à tour me défilant le long de la haie, ou me coulant dans le fossé, tant qu’à la fin cinq ou six toises seulement me séparèrent de la horde. Arrivé là, je restai immobile, tandis que Petit-Jean ressortait pour distribuer une nouvelle brassée d’armes, agrippées aussitôt par des poignes avides. Je pouvais entendre, à cette heure, et ce que j’entendis me fit frémir. Le nom de Gargouf volait de bouche en bouche. On dévouait à d’atroces tortures et à des morts lentes le régisseur de Saint-Alais ; on allait lui faire expier enfin tous ses vieux péchés, ses attentats, ses tyrannies, hautement dénoncés pour la première fois.
Enfin, quelqu’un donna le signal, en criant à pleine voix : « Au château ! au château ! » et à ce cri, les sentiments que m’inspirait le spectacle se métamorphosèrent en une terreur pressante. J’allai pour m’élancer. Je voulais apparaître en pleine lumière à ces hommes, les convaincre, les menacer, les supplier, les détourner de leur projet par un moyen quelconque. Mais un seul instant de réflexion me démontra la vanité de cette tentative. Ceux que j’avais devant moi n’étaient plus ces paysans que j’avais connus depuis toujours ; ce n’étaient plus des croquants mornes et résignés, mais bien des bêtes féroces ; je le lisais dans leurs gestes et dans la raucité de leurs voix. En me montrant je n’aboutirais qu’à me faire massacrer. Par cette considération je me reculai, gagnai le plus épais de l’ombre, et tournant les talons, m’élançai dans l’avenue. Les ornières et l’obscurité n’avaient plus aucune importance pour moi. Si je trébuchais, je ne le remarquais même pas. Si je tombais, je ne m’en souciais. En moins de deux minutes, j’arrivai tout hors d’haleine devant mes serviteurs ébahis, et m’évertuai à leur expliquer vite ce qu’ils devaient faire.
— Le village a pris les armes ! haletai-je. Ils veulent brûler le château, et Mlle Denise y est ! Toi, Gilles, monte à cheval, galope, sans perdre une minute, jusqu’à Cahors, et dis-le à M. le marquis. Il doit amener tout ce qu’il pourra de renforts. Et toi, André, va-t’en à Saux. Vois l’abbé Benoît. Prie-le de faire tout son possible… d’amener tout ce qu’il pourra.
Au lieu de répondre, ils restaient bouche bée, à considérer les ténèbres.
— Et la jument, monsieur ? demanda enfin l’un d’eux, niaisement.
— Imbécile ! qu’elle aille au diable ! m’écriai-je. Il est bien question de jument ! Ne comprends-tu pas que le château…