— Et vous, monsieur ?

— Je vais gagner le château par l’aile du jardin. Allons, en route ! En route, mes amis ! Cent livres à chacun de vous si l’on sauve le château !

Je leur dis le château, parce que je n’osais parler de ce que j’avais en réalité dans l’esprit ; parce que je n’osais me représenter l’innocente jeune fille au pouvoir de ces monstres. Mais ce fut cette pensée qui me stimula, ce fut elle qui me donna la force, tandis que mes gens s’éloignaient à peine, de me frayer un passage à travers l’épaisseur de la haie, comme s’il se fût agi d’une simple toile d’araignée. Une fois de l’autre côté, à découvert, je traversai à toute vitesse un champ, puis un second, côtoyai le village, et me dirigeai sur les jardins qui aboutissaient à l’aile orientale du château. Je les connaissais bien : leur partie la plus éloignée des bâtiments, et de l’accès le plus facile, était un taillis dans lequel j’avais joué maintes fois étant petit. Il n’y avait alentour, en fait de clôture, qu’une palissade de planches, et plus rien entre ce taillis et la partie plus soignée du jardin. Ouvrant sur ce jardin, une poterne donnait accès à un corridor qui menait au grand vestibule du château. Le bâtiment, oblong et régulier, agrandi par le père du marquis, comprenait deux ailes et un corps central. A cent pas de la façade commençait la rue du village ; une large avenue, poudreuse et mal ombragée, allait de l’entrée principale au portail, dont les grilles restaient ouvertes jour et nuit.

Les séditieux n’avaient donc à franchir qu’une courte distance ; nul obstacle ne les séparait de la maison, et une fois arrivés là, ils n’en trouveraient d’autres que des portes et des volets sans résistance, si même ces derniers étaient clos. Tout courant, je songeais avec effroi à ce manque absolu de protection, et je voyais déjà les misérables enfoncer les portes, envahir les parquets cirés, et s’engouffrer dans le large escalier.

Cette pensée me donnait des ailes. J’avais plus de chemin à faire qu’eux, et des haies à franchir, mais les premiers bruits de leur approche n’avaient pas encore atteint la maison, que je me trouvais déjà dans le taillis, où je me frayais un chemin, butant contre les souches et les buissons, tombant à plusieurs reprises, couvert de sueur et de poussière, mais toujours allant de l’avant.

A la fin je débouchai à l’air libre du jardin, parmi les allées ombreuses, les nymphes et les faunes ; et je regardai vers le village. Une sinistre lueur rouge apparaissait au loin parmi les troncs de l’avenue ; une rumeur de voix s’élevait… Ils arrivaient ! Je ne perdis que le temps d’un simple coup d’œil, et je descendis au galop entre les statues de l’allée. Dix secondes de plus, et j’entrais dans l’ombre plus dense du château, j’atteignais la porte… Je l’éprouvai d’un coup d’épaule. Elle résistait ! Elle résistait, alors que chaque seconde était sans prix. Je ne pouvais plus voir les lueurs des torches, ni entendre les voix de la foule, car l’angle de la maison les interceptait ; mais je n’imaginais que trop vivement leur approche : je les croyais déjà à la grande porte.

Je martelai les panneaux à coups de poing ; puis je cherchai à tâtons la poignée de la serrure et la trouvai. Elle tourna, mais la porte tint bon. Je la secouai. Je la secouai de nouveau, frénétiquement. A la fin, oubliant la prudence, j’appelai, de plus en plus haut. Alors, après un siècle, me sembla-t-il, où je restai à panteler parmi les ténèbres, j’ouïs dans le corridor des pas mal assurés qui s’approchaient, et vis naître et s’éclairer sous la porte une raie de lumière. Enfin, une voix chevrotante interrogea :

— Qui est là ?

— M. de Saux, répliquai-je avec impatience, M. de Saux ! Faites-moi entrer ! Faites-moi entrer, vous dis-je !

Et je heurtai les panneaux avec colère.