Et, terrifié, il s’accrocha au vieux valet.
— Ce doit être Gargouf ! répliquai-je. Attendez-moi ici !
Et, sans écouter les femmes qui me suppliaient de rester, je m’avançai rapidement sur les plombs jusqu’à l’autre trappe, et fouillai des yeux les ténèbres. Tout d’abord je ne vis personne, quoique la lumière reflétée par les arbres eût permis de distinguer un individu placé plus près du faîte. Mais bientôt je perçus un léger mouvement : il y avait quelqu’un là-bas, tout au bord du toit. Je m’avançai avec précaution, ne sachant à qui j’avais affaire ; et contre un corps de cheminée je découvris Gargouf.
Il était accroupi sur le faîtage, dans l’ombre la plus noire, à l’endroit où le mur terminal de l’aile du levant dominait le jardin par où j’étais entré. Ce mur terminal n’avait pas de fenêtres, et la plus grande partie du jardin au-dessous restait dans l’obscurité, car l’angle de la maison s’interposait entre lui et les bâtiments en feu. Je crus que le régisseur s’était enfui jusque-là, pour se cacher, et j’attribuai à l’obscurité qu’il ne me reconnût pas. A mon approche, il se dressa à genoux sur le rebord, et me fit face, en grondant comme un chien.
— Arrière ! dit-il, d’une voix qui n’avait plus rien d’humain. Arrière, ou sinon…
— Du calme, l’ami, répliquai-je posément, et commençant à croire que la peur lui troublait la cervelle. C’est moi, M. de Saux.
— Arrière ! était sa seule réponse, et bien qu’il fût accroupi si bas que je ne pouvais voir sa silhouette se détacher sur les arbres éclairés, je vis reluire le canon du pistolet dont il m’ajustait. Arrière ! Donnez-moi une minute ! rien qu’une minute (sa voix chevrotait) et je ferai la nique à ces démons ! Si vous approchez, si vous donnez l’alarme, je ne mourrai pas seul ! Non, je ne mourrai pas seul ! Arrière !
— Êtes-vous fou ? dis-je.
— Arrière, ou je fais feu ! grogna-t-il. Je ne mourrai pas seul.
Il était agenouillé tout au bord du toit, se retenant de la main gauche à la cheminée. Dans cette position, m’élancer sur lui c’était courir à la mort ; et je n’avais rien à y gagner. Je reculai d’un pas. A l’instant même où j’exécutais ce geste, il passa par-dessus le bord et disparut.