Avec un recul involontaire, je respirai profondément, et prêtai l’oreille. Mais je ne perçus aucun bruit de chute ; et comme une nouvelle idée me venait à l’esprit, je m’avançai jusqu’au bord et regardai par-dessus.
Le régisseur était suspendu en l’air, à une dizaine de pieds au-dessous de moi. Il descendait ; il descendait d’un pied à la fois, lentement, par saccades ; sa forme obscure devenait de plus en plus vague. Instinctivement je tâtai autour de moi ; et au bout d’une seconde ma main rencontra la corde qui le soutenait. Elle était amarrée à la cheminée. Alors je compris. Ce mode d’évasion qu’il avait conçu, et en prévision duquel il tenait peut-être la corde toute prête, ce parfait vilain en avait conservé l’idée pour lui seul, afin d’améliorer ses chances, et pour n’avoir point à céder le pas à Denise et aux femmes. A cette découverte, dans le premier moment d’indignation, je fus presque tenté de couper la corde et de le faire choir ; puis je songeai que s’il s’échappait, le chemin restait libre pour d’autres. Juste comme je pensais à cela, je vis dans le jardin au-dessous de moi briller soudain un éclat de lumière, et un flot d’une quinzaine de révoltés surgit du coin, et se dirigea vers la porte par laquelle j’avais pénétré dans le château.
Je retins mon souffle. Le régisseur, suspendu au-dessous de moi et arrivé alors à mi-chemin du sol, s’arrêta, et ne fit plus un mouvement. Mais il balançait encore un peu de-ci de-là, et dans la vive lumière des torches que portaient les nouveaux venus, je distinguais chaque nœud de la corde, et même le bout traînant sur le sol, auquel se communiquait son mouvement.
Les misérables, pour atteindre la porte, devaient passer à un pas de la corde, à un pas de ce bout traînant ; mais dans leur hâte et leur exaltation, et aveuglés par la lumière de leurs torches, ils pouvaient ne pas le remarquer. Je cessai de respirer quand le chef arriva auprès ; je crus qu’il allait le voir. Mais il passa, et disparut sous la porte. Trois autres à la fois dépassèrent la corde. Un cinquième, puis encore trois, et deux. Je commençais à respirer. Il ne restait qu’une femme, celle dont les imprécations m’avaient accueilli lors de mon apparition à la fenêtre. Il n’était pas vraisemblable qu’elle le vît. Elle courait pour rattraper les autres ; elle tenait une torche de son poing droit, si bien que la clarté s’interposait entre elle et la corde. Et de plus elle agitait son brandon avec une frénésie d’énergumène, tout en trépignant et excitant les hommes au pillage.
Mais, comme si la présence de celui qui leur avait fait tant de mal à tous eût eu sur elle une influence occulte, comme si un sens particulier l’avertissait de sa présence, jusqu’au milieu de ce pandémonium, elle s’arrêta court au-dessous de lui, prête à poser le pied sur le seuil. Je la vis tourner la tête avec lenteur. Elle leva les yeux, en mettant la lumière de côté. Elle l’aperçut !
Avec un hurlement de joie elle se jeta sur l’extrémité de la corde, et se mit à tirer dessus comme si par ce moyen elle allait le tenir plus tôt. Elle emplissait l’air de ses cris de triomphe et de ses glapissements aigus. Les hommes qui étaient déjà dans la maison l’entendirent, et ressortirent, et d’autres avec eux. Agenouillé sur le rebord, je fus horrifié de rencontrer sous mes yeux le regard révulsé de leurs prunelles fauves. Quant à ce malheureux arrêté dans sa fuite égoïste, et suspendu là sans recours entre ciel et terre, Dieu sait quelles devaient être ses pensées !
Il se mit à grimper, pour remonter ; et il réussit à gagner, une main après l’autre, une douzaine de pieds. Mais il se soutenait déjà depuis plusieurs minutes ; et arrivé à ce point la force lui manqua. Des muscles humains ne pouvaient faire davantage. Il tenta de se hisser jusqu’au nœud suivant, mais il retomba en poussant un gémissement. Puis il me regarda.
— Remontez-moi ! haleta-t-il, d’une voix presque éteinte. Pour l’amour de Dieu ! je vous en prie, remontez-moi !
Mais les misérables d’en bas tenaient le bout de la corde, et il m’eût été impossible de le soulever, même si j’avais possédé la force nécessaire. Je l’en avertis, et l’exhortai à grimper, s’il tenait à la vie. Dans un instant il serait trop tard.
Il le comprit. Spasmodiquement il s’enleva jusqu’au nœud suivant, et tint bon. D’un autre effort désespéré, il gagna le prochain ; mais je croyais entendre ses muscles éclater, et son souffle était à bout. Trois nœuds de plus — ils étaient espacés d’un pied environ — et il atteignait le toit.