Le moment était singulier pour songer à de telles choses ; alors qu’à tout instant la porte pouvait s’ouvrir, au bas de l’escalier devant nous, et livrer passage à une douzaine de bandits assoiffés de butin, et de pis encore. Mais cette expression et ce geste me réchauffèrent le cœur et firent battre mes artères avec plus de force que jamais. Le courage me revint à flots, et doubla mes énergies. Je me sentais capable de défendre l’escalier contre cent, contre mille ennemis, aussi longtemps qu’elle serait au haut. Par-dessus tout, j’admirais comment j’avais pu la porter dans mes bras une minute plus tôt, la serrer contre ma poitrine et sentir sur mes lèvres le contact de ses cheveux, en restant insensible ! Dorénavant, je serais incapable de la porter sans que mon pouls battît plus vite. Cette certitude me pénétra tandis que j’étais à côté d’elle, au haut des marches nues, affectant de prêter l’oreille aux bruits d’en dessous, afin de lui laisser le temps de se remettre.
Mais je ne tardai pas à écouter plus sérieusement, car le bacchanal redoublait dans la cuisine que nous devions traverser pour fuir ; et dans le même temps que je faisais cette remarque, une odeur de bois brûlé me parvint aux narines, avec une bouffée de fumée, et m’avertit que le feu se propageait au corps de bâtiment dans lequel nous nous trouvions. Derrière nous, à l’opposé de l’escalier, il y avait une porte ; le long du couloir à gauche par où nous étions venus, se trouvaient d’autres portes. Je confiai la chandelle à Denise, et la priai d’aller jeter un coup d’œil dans les chambres.
— Vous trouverez bien un manteau, ou quelque chose ! dis-je vivement. Nous ne pouvons nous attarder. Moi, pendant ce temps-là…
Un bruit me coupa la parole : la porte au bas de l’escalier s’ouvrit violemment, et un homme s’y précipita tête baissée, qui se mit à grimper les marches deux à deux. Il portait un flambeau devant lui et dans la main droite une grosse barre de fer. Un sauvage ouragan de vociférations pénétra avec lui par l’ouverture.
Sa brusque apparition ne nous laissa pas le temps de faire un mouvement. Je vis du coin de l’œil notre luminaire prêt à s’échapper des mains de Denise, que paralysait la terreur. Je lui repris le flambeau, éteignis la chandelle, et l’arrachai du chandelier de fer, que j’empoignai à pleine main ; puis, penché en avant, j’attendis l’homme de pied ferme. J’avais laissé mon épée dans l’autre aile du château et me trouvais sans arme ; mais le chandelier pouvait en tenir lieu, grâce à l’étroitesse de l’escalier et sous ce plafond bas et incliné. Si personne d’autre ne survenait, le chandelier ferait l’affaire.
L’homme était aux deux tiers du degré, tenant le lumière haute devant lui. Quatre ou cinq marches seulement le séparaient de nous ! Mais soudain il trébucha, sacra, et tomba lourdement sur le nez. La lumière qu’il portait s’éteignit, et nous fûmes dans les ténèbres !
Instinctivement j’empoignai dans ma main gauche la main de Denise pour arrêter le cri qu’elle allait pousser ; et nous restâmes comme deux statues, sans oser respirer. L’homme, si proche de nous, mais toujours ignorant de notre présence, continuait à sacrer. Au bout d’une effroyable minute d’angoisse, qu’il passa, j’imagine, à chercher son flambeau à tâtons, ses pas pesants redescendirent les marches. On avait refermé la porte du bas, et il ne réussit pas tout d’abord à trouver le loquet. Mais il y parvint enfin, et ouvrit la porte. Alors je reculai, et à la faveur du vacarme qui envahit aussitôt l’escalier, j’attirai Denise dans la chambre derrière nous, dont je refermai la porte qui faisait face aux marches, et je restai aux aguets.
Je croyais entendre battre son cœur. A coup sûr j’entendais battre le mien. Dans cette chambre, nous étions provisoirement en sûreté ; mais comment pouvions-nous, sans lumière, trouver un déguisement pour la jeune fille ? Et je regrettais presque d’avoir quitté l’escalier. Nous étions dans une obscurité complète, et tout restait invisible dans cette chambre, qui sentait le renfermé, ou plutôt la souris. Mais comme je remarquais cette odeur, le relent de bois brûlé, qui avait pénétré sans doute avec nous, se renforça et masqua l’autre odeur. Pareil au bruit du vent, le ronflement de l’incendie qui se rapprochait devenait perceptible, avec le crépitement lointain des flammes. Le cœur me manqua.
— Mademoiselle, dis-je à voix basse.
Je la tenais toujours par la main.