Précisément ce génie épique, frère d’Homère, ce conteur naturel par excellence, limpide comme l’eau de roche et presque primitif à la manière du peuple, recèle en lui un artiste tourmenté et extrêmement insatisfait (mais y a-t-il des artistes qui ne le soient pas ?). Cependant, — et c’est là la grâce suprême, — la difficulté de la genèse reste invisible dans la vie parfaite de l’œuvre. Cette prose, dans laquelle on ne sent plus l’art, apparaît, au milieu de notre temps, et aussi par-delà tous les temps, en quelque sorte éternelle, sans origine et sans âge, comme la Nature. Nulle part elle ne porte la marque reconnaissable d’une époque déterminée ; si quelques-uns des romans de Tolstoï tombaient pour la première fois entre les mains du lecteur sans porter le nom de leur auteur, personne n’oserait indiquer dans quelle décade, ni même dans quel siècle ils ont été créés, tellement ils constituent une façon de raconter qui est absolument en dehors du temps. Les légendes populaires des Trois Vieillards, ou Combien de Terre il faut à l’Homme pourraient être contemporaines de Ruth et de Job, avoir été imaginées un millénaire avant l’invention de l’imprimerie et aux premiers âges de l’écriture ; La Mort d’Ivan Ilitsch, Polikei ou Mesureur de toile appartiennent aussi bien au XIXe siècle qu’au XXe et au XXXe ; car l’âme des contemporains, l’esprit d’une époque ne s’y trouvent pas exprimés, comme chez Stendhal, Rousseau ou Dostoïewski, mais bien l’âme primitive, celle de tous les temps, qui n’est soumise à aucune évolution, le souffle terrestre, la sensibilité primitive, l’angoisse foncière, la solitude originelle de l’homme devant l’infini ; et, précisément, comme cela arrive au sein de l’espace absolu, pour l’humanité, au sein de l’espace relatif de son activité littéraire, la maîtrise unanime et régulière de Tolstoï abolit le temps.

Tolstoï n’a jamais eu à apprendre son art de narrateur et il ne l’a jamais désappris ; son génie naturel ne connaît ni croissance, ni déclin, ni progrès, ni régression. Les descriptions de paysages faites par le jeune homme de vingt-quatre ans dans Les Cosaques et cet inoubliable et radieux matin de Pâques dans Résurrection, — peint quand il avait soixante ans, lorsque avait passé une bruyante génération d’hommes, — respirent également la même fraîcheur de nature, immédiate et sensible à tous les nerfs, la même sensibilité du monde organique et inorganique, ayant un caractère plastique, tangible. Dans l’art de Tolstoï, il n’y a ni apprentissage, ni oubli de ce qui a été autrefois appris, il n’y a ni apogée, ni décadence ; la même perfection objective y persiste un demi-siècle durant, de même que les rochers sont là figés devant Dieu, graves et permanents, roides et immuables dans leurs contours, de même les œuvres de Tolstoï s’érigent au milieu du temps instable et changeant.

Mais c’est précisément grâce à cette perception uniforme et qui, par conséquent, n’a rien d’humainement personnelle, qu’on sent à peine la présence vivante de l’artiste dans son œuvre ; ce n’est pas comme inventeur d’événements imaginaires que Tolstoï nous apparaît, mais simplement comme le magistral rapporteur d’une réalité immédiate. Effectivement, on a souvent une sorte de scrupule à qualifier Tolstoï de poeta, car ce mot ailé de poète désigne, quoi qu’on dise, une manière d’être différente, une forme sublimée de l’humain, quelque chose de mystérieusement lié au mythe et à la magie, l’être en extase qui, dans une ivresse visionnaire, laisse échapper en paroles pythiques des vérités inaccessibles, désigne le génie débordant d’intuition, qui met à nu l’ineffable, grâce à la mélodie, et l’insaisissable grâce au symbole qui en est l’âme. Tolstoï, au contraire, n’est nullement un homme « d’une sphère supérieure », il est complètement enraciné en deçà de ce monde et non pas au-dessus de la terre ; il est la substance même de tout ce qui est terrestre ; nulle part il ne dépasse la zone étroite de ce qui tombe sous les sens, de ce qui est tangible et palpable ; mais à l’intérieur de ce domaine quelle n’est pas sa perfection ! Il n’a pas de qualités différentes de celles des autres hommes, des qualités tenant des Muses ou de la Magie ; celles qu’il a sont des qualités ordinaires, mais elles ont chez lui une puissance infinie : il se contente d’avoir un esprit plus intense, il voit, entend, sent et ressent plus nettement, plus clairement, plus largement et plus sciemment que l’homme normal, il se souvient plus longtemps et avec plus de logique ; il pense plus vite, avec plus d’ingéniosité et de précision ; bref, chaque qualité humaine s’incarne, dans l’appareil d’une perfection unique qu’est son organisme, avec une intensité qui va au centuple de ce qu’il y a chez une nature ordinaire. Mais jamais Tolstoï ne dépasse (et c’est pourquoi si rares sont ceux qui osent l’appeler « génie », alors que pour Dostoïewski le mot est tout naturel) la barrière de la normale ; jamais il n’entre dans le monde mystique, sphérique, prophétique, dans ces royaumes supraterrestres, où, par une fente ou une lucarne, nous voyons parfois un message de feu flamboyer dans « l’homme de l’ivresse », dans le visionnaire ; jamais l’activité littéraire de Tolstoï ne paraît animée par un Démon, par l’Inconnaissable. De là sa clarté, sa compréhensibilité pour tous, car jamais cette imagination liée à la terre ne peut inventer quelque chose qui soit par delà « la mémoire concrète », quelque chose en dehors de l’humanité commune ; c’est pourquoi son art restera toujours objectif, positif, précis, humain ; ce sera un art éclairé par la lumière quotidienne, une réalité potentialisée.

Tolstoï donc ne fait pas œuvre de poète, il n’imagine pas des mondes magiques, il se contente de « rapporter » des choses qui sont simplement réelles : aussi, quand il raconte, on a l’impression d’entendre parler, non pas un artiste, mais les objets eux-mêmes. Les hommes et les animaux sortent de son univers comme de leur habitation particulière et familière, selon le rythme naturel de leurs mouvements ; on sent qu’il n’y a là aucun poète passionné placé derrière eux, pour les pousser et les faire agir avec précipitation, par exemple à la façon de Dostoïewski qui toujours frappe ses personnages d’un knout brandi avec fièvre, si bien qu’ils s’élancent en criant et tout brûlants dans l’arène de leurs passions. Lorsque Tolstoï raconte, on n’entend pas son souffle. Il raconte, comme les montagnards gravissent une altitude : lentement, régulièrement, par degré, pas à pas, sans faire de sauts, sans impatience, sans fatigue, sans faiblesse, et les battements de son cœur ne passent jamais dans sa voix ; de là vient aussi que nous sommes d’une sérénité incomparable, quand nous le suivons. Chez Tolstoï, on n’est pas, comme chez Dostoïewski, emporté avec la rapidité de l’éclair, le long des arêtes éblouissantes du ravissement ; on n’est pas précipité soudain dans les vertiges sonores de l’abîme ; on n’est pas soulevé comme par des ailes dans les sphères de rêves fantastiques : en présence de l’art tolstoïen on reste complètement lucide, comme devant la science.

On ne chancelle pas, on ne doute pas, on ne se fatigue pas, on monte pas à pas, guidé par sa main de bronze, le long des grands blocs montagneux que forment ses épopées et, échelon par échelon, en même temps que l’horizon s’élargit, la vue s’étend avec vastitude. Les événements ne se déroulent qu’avec lenteur ; les lointains ne s’éclairent que peu à peu, mais tout cela se produit avec la sûreté radicale d’un rouage d’horlogerie, comme, lorsque le soleil se lève au matin, ses rayons s’élèvent pouce à pouce de la profondeur d’un paysage.

Tolstoï raconte avec une simplicité toute naturelle, comme ces poètes épiques des premiers temps du monde, les rhapsodes, les psalmistes et les chroniqueurs racontaient autrefois, lorsque l’impatience n’avait pas encore fait son apparition parmi les hommes, que la nature n’était pas encore séparée de ses créatures, qu’aucune hiérarchie établie au point de vue humain ne distinguait orgueilleusement l’homme et les animaux, les plantes et les pierres, mais au contraire lorsque le même respect et la même divinité s’appliquaient au plus petit comme au plus grand. En effet, Tolstoï aperçoit les choses sous l’aspect de l’universel, c’est-à-dire d’une façon absolument anthropomorphique, et, bien qu’en ce qui concerne l’éthique, il soit le moins Grec de tous les hommes, comme artiste ses impressions sont absolument celles de Pan, celles d’un panthéiste complet.

Pour lui, il n’y a pas de différence entre les convulsions hurlantes d’un chien qui est à l’agonie et la mort d’un général chargé de décorations ou la chute d’un arbre ébranlé par le vent et à la veille de périr. La beauté et la laideur, l’animalité et l’humanité, la pureté et l’impureté, ce qui est magie et ce qui est végétation, tout cela, il l’aperçoit du même regard à la fois pictural et plein d’âme. Pour exprimer de deux façons une seule et même idée, ce serait jouer avec les mots que de vouloir déterminer s’il naturalise l’homme ou s’il humanise la nature. C’est pourquoi aucune sphère du monde terrestre ne lui reste fermée ; sa sensibilité glisse du corps rose d’un nourrisson à la peau flasque d’un cheval de remise usé par le travail, ou de la robe de cotonnade d’une paysanne à l’uniforme de parade du plus auguste capitaine, familiarisée qu’elle est avec chaque corps, avec chaque âme, s’y trouvant immédiatement en pays de connaissance et y recueillant des impressions avec une sûreté inimaginable qui pénètre tous les mystères et jusqu’au plus profond du sang et de la chair de l’être humain. Souvent des femmes ont demandé avec terreur comment cet homme était capable de décrire leurs sensations les plus cachées et les plus personnelles, comme s’il leur enlevait la peau, comment il pouvait exprimer cette pression et cette traction que produit dans la poitrine des mères le lait qui jaillit, ou bien la sensation agréable de fraîcheur qui se répand comme une bruine sur les bras nus d’une jeune fille qui pour la première fois prend part à un bal.

Et, si les animaux pouvaient parler pour exprimer leur raisonnement, ils demanderaient par quelle intuition formidable Tolstoï a pu deviner la volupté torturante qu’éprouve un chien de chasse à l’odeur de la bécasse sauvage ou bien les « pensées-instincts », traduites seulement par des mouvements, d’un étalon pur sang au moment où dans une course est donné le signal du départ. On n’a qu’à lire le récit de chasse qu’il y a dans Anna Karénine. Toutes observations d’une précision intuitive qui l’emportent comme valeur descriptive sur les expériences des zoologistes et des entomologistes, depuis Buffon jusqu’à Fabre. L’exactitude de Tolstoï dans sa faculté d’observation ne fait pas de différence entre les choses de la terre : son amour n’a pas de préférence. Napoléon, pour ce regard incorruptible, n’est pas plus homme que le dernier des humains, et, à son tour, ce dernier n’est pas plus important et substantiel que le chien qui court derrière lui ou que la pierre que ce chien touche de ses pattes. Tout ce qu’il y a dans le cercle du monde terrestre : l’humain et la matière, les plantes et les bêtes, les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, les capitaines et les paysans, tous inscrivent dans ses organes leurs vibrations sensorielles avec la même lumière cristalline et uniforme, pour en sortir d’une manière aussi ordonnée. Cela donne à son art quelque chose de l’égalité de l’incorruptible Nature et à ses récits épiques ce rythme de la mer, monotone et pourtant grandiose, qui toujours évoque en nous le nom d’Homère.

Celui dont la vision est si étendue et si parfaite n’a pas besoin d’inventer ; qui observe d’une manière aussi poétique n’a besoin de rien imaginer, comme le fait le poète. Tolstoï pendant toute une vie n’a fait qu’observer avec ses sens et qu’élaborer ce qu’il a vu : il ne connaît pas le rêve qui dépasse la réalité. Son art ne vient point d’en haut ; il est orienté vers l’intérieur ; comme il le dit un jour excellemment, cet art est une construction en profondeur et non pas une architecture élevée sur les hauteurs. Artiste absolument objectif, contrairement à Dostoïewski le visionnaire, il n’a nulle part à franchir le seuil du réel pour parvenir à l’extraordinaire ; il ne tire pas ses événements d’un espace imaginaire situé au-dessus du monde, mais il se contente de creuser dans une terre commune, dans les hommes ordinaires, ses galeries de mineur hardi et audacieux. Et, qui plus est, dans l’humanité, Tolstoï peut se passer de tourner son attention vers des natures anormales et pathologiques, ou même, en allant plus loin, comme Shakespeare et Dostoïewski, de créer par une magie mystérieuse de nouveaux échelons intermédiaires entre Dieu et la bête, des Ariels et des Aljoschas, des Calibans et des Karamazofs. Le jeune paysan le plus quotidien, le plus banal, revêt un intérêt secret dans cette profondeur que seul Tolstoï a atteinte : il lui suffit pour pénétrer dans les galeries de ses royaumes souterrains de l’âme d’un simple campagnard, d’un soldat, d’un ivrogne, d’un chien, d’un cheval, de n’importe quoi, de quelque chose qui n’a aucune personnalité, qui est perdu au sein du normal et du quotidien, — en quelque sorte, des matériaux humains les plus quelconques et les premiers venus, n’ayant rien de commun avec des âmes précieuses et subtiles ; mais il impose à ces figures, tout à fait moyennes, un caractère moral inouï, et cela non pas en les embellissant, mais en les approfondissant.

Il ne connaît d’autre technique que cette exactitude de la vision ; il recourt uniquement à l’instrument nu, tranchant et incisif de la vérité ; mais il enfonce ce dur foret avec une force si catégorique dans chaque événement, dans chaque objet, que l’on découvre avec étonnement, au sein de ce monde, un monde plus profond, une couche psychologique qu’aucun mineur n’avait encore explorée. Ce sont des réalités, et non des rêves, qui mettent en branle sa force plastique ; comme le sculpteur, il lui faut, pour créer une forme, de la terre, de la pierre ou de l’argile ; jamais, comme au musicien, la seule vibration aérienne ne lui suffit. Il n’est donc pas surprenant que Tolstoï n’ait jamais écrit de poème ; ce qui est poétique est par nature situé aux antipodes de ce réaliste fieffé. Son art ne parle qu’une seule langue, celle de la réalité, et c’est là sa limite, mais il la parle avec plus de perfection que jamais jusqu’alors aucun poète, — et c’est là sa grandeur. Pour Tolstoï, beauté et vérité ne font qu’un.