[147]

Heu! male nunc artes miseras hæc secula tractant;

Jam tener assuevit munera velle puer.

Tibul., I, IV.

Ce n'est aussi qu'en Italie qu'on voit de jeunes élégants millionnaires entretenir magnifiquement des danseuses du grand théâtre, au vu et au su de toute une ville, moyennant trente sous par jour[148]. Les frères…, beaux jeunes gens toujours à la chasse, toujours à cheval, sont jaloux d'un étranger. Au lieu d'aller à lui et de leur conter leurs griefs, ils répandent sourdement dans le public des bruits défavorables à ce pauvre étranger. En France, l'opinion forcerait ces gens à prouver leur dire ou à rendre raison à l'étranger. Ici l'opinion publique et le mépris ne signifient rien. La richesse est toujours sûre d'être bien reçue partout. Un millionnaire déshonoré et chassé de partout à Paris peut aller en toute sûreté à Rome; il y sera considéré juste au prorata de ses écus.

[148] Voir dans les mœurs du siècle de Louis XV l'honneur et l'aristocratie combler de profusions les demoiselles Duthé, la Guerre et autres. Quatre-vingt ou cent mille francs par an n'avaient rien d'extraordinaire: un homme du grand monde se fût avili à moins.

CHAPITRE XLV
De l'Angleterre.

J'ai beaucoup vécu ces temps derniers avec les danseuses du théâtre Del Sol, à Valence. L'on m'assure que plusieurs sont fort chastes; c'est que leur métier est trop fatigant. Vigano leur fait répéter son ballet de la Juive de Tolède tous les jours, de dix heures du matin à quatre, et de minuit à trois heures du matin; outre cela, il faut qu'elles dansent chaque soir dans les deux ballets.

Cela me rappelle Rousseau qui prescrit de faire beaucoup marcher Émile. Je pensais ce soir, à minuit, en me promenant au frais sur le bord de la mer, avec les petites danseuses, d'abord que cette volupté surhumaine de la fraîcheur de la brise de mer sous le ciel de Valence, en présence de ces étoiles resplendissantes qui semblent tout près de vous, est inconnue à nos tristes pays brumeux. Cela seul vaut les quatre cents lieues à faire, cela aussi empêche de penser à force de sensations. Je pensais que la chasteté de mes petites danseuses explique fort bien la marche que l'orgueil des hommes suit en Angleterre pour recréer doucement les mœurs du sérail au milieu d'une nation civilisée. On voit comment quelques-unes de ces jeunes filles d'Angleterre, d'ailleurs si belles et d'une physionomie si touchante, laissent un peu à désirer pour les idées. Malgré la liberté qui vient seulement d'être chassée de leur île, et l'originalité admirable du caractère national, elles manquent d'idées intéressantes et d'originalité. Elles n'ont souvent de remarquable que la bizarrerie de leurs délicatesses. C'est tout simple, la pudeur des femmes, en Angleterre, c'est l'orgueil de leurs maris. Mais quelque soumise que soit une esclave, sa société est bientôt à charge. De là, pour les hommes, la nécessité de s'enivrer tristement chaque soir[149], au lieu de passer, comme en Italie, leurs soirées avec leur maîtresse. En Angleterre, les gens riches ennuyés de leur maison et sous prétexte d'un exercice nécessaire font quatre ou cinq lieues tous les jours, comme si l'homme était créé et mis au monde pour trotter. Ils usent ainsi le fluide nerveux par les jambes et non par le cœur. Après quoi ils osent bien parler de délicatesse féminine, et mépriser l'Espagne et l'Italie.

[149] Cet usage commence à tomber un peu dans la très bonne compagnie, qui se francise comme partout; mais je parle de l'immense généralité.