Rien de plus désoccupé au contraire que les jeunes Italiens; le mouvement qui leur ôterait leur sensibilité leur est importun. Ils font de temps à autre une promenade de demi-lieue comme remède pénible pour la santé; quant aux femmes, une Romaine ne fait pas en toute l'année les courses d'une jeune miss en une semaine.
Il me semble que l'orgueil d'un mari anglais exalte très adroitement la vanité de sa pauvre femme. Il lui persuade surtout qu'il ne faut pas être vulgaire, et les mères qui préparent leurs jeunes filles pour trouver des maris ont fort bien saisi cette idée. De là la mode bien plus absurde et bien plus despotique dans la raisonnable Angleterre qu'au sein de la France légère; c'est dans Bond-street qu'a été inventé le carefully careless. En Angleterre la mode est un devoir, à Paris c'est un plaisir. La mode élève un bien autre mur d'airain à Londres entre New-Bond-street et Fenchurch-street, qu'à Paris entre la Chaussée d'Antin et la rue Saint-Martin. Les maris permettent volontiers cette folie aristocratique à leurs femmes en dédommagement de la masse énorme de tristesse qu'ils leur imposent. Je trouve bien l'image de la société des femmes en Angleterre, telle que l'a faite le taciturne orgueil des hommes dans les romans autrefois célèbres de miss Burney. Comme demander un verre d'eau quand on a soif est vulgaire, les héroïnes de miss Burney ne manquent pas de se laisser mourir de soif. Pour fuir la vulgarité, l'on arrive à l'affectation la plus abominable.
Je compare la prudence d'un jeune Anglais de vingt-deux ans, riche, à la profonde méfiance du jeune Italien du même âge. L'Italien y est forcé par sa sûreté, et la dépose, cette méfiance, ou du moins l'oublie dès qu'il est dans l'intimité, tandis que c'est précisément dans le sein de la société la plus tendre en apparence que l'on voit redoubler la prudence et la hauteur du jeune Anglais. J'ai entendu dire: «Depuis sept mois je ne lui parlais pas du voyage à Brighton.» Il s'agissait d'une économie obligée de quatre-vingts louis, et c'était un amant de vingt-deux ans parlant d'une maîtresse, femme mariée, qu'il adorait; mais, dans les transports de sa passion, la prudence ne l'avait pas quitté, bien moins encore, avait-il eu l'abandon de dire à cette maîtresse: «Je n'irai pas à Brighton, parce que cela me gênerait.»
Remarquez que le sort de Gianone de Pellico, et de cent autres, force l'Italien à la méfiance, tandis que le jeune beau Anglais n'est forcé à la prudence que par l'excès et la sensibilité maladive de sa vanité. Le Français, étant aimable avec ses idées de tous les moments, dit tout ce qu'il aime. C'est une habitude; sans cela il manquerait d'aisance, et il sait que sans aisance il n'y a point de grâce.
C'est avec peine et la larme à l'œil que j'ai osé écrire tout ce qui précède; mais, puisqu'il me semble que je ne flatterais pas un roi, pourquoi dirais-je d'un pays autre chose que ce qui m'en semble, et qui of course peut être très absurde, uniquement parce que ce pays a donné naissance à la femme la plus aimable que j'aie connue?
Ce serait, sous une autre forme, de la bassesse monarchique. Je me contenterai d'ajouter qu'au milieu de tout cet ensemble de mœurs, parmi tant d'Anglaises victimes dans leur esprit de l'orgueil des hommes, comme il existe une originalité parfaite, il suffit d'une famille élevée loin des tristes restrictions destinées à reproduire les mœurs du sérail pour donner des caractères charmants. Et que ce mot charmant est insignifiant, malgré son étymologie, et commun pour rendre ce que je voudrais exprimer! La douce Imogène, la tendre Ophélie trouveraient bien des modèles vivants en Angleterre; mais ces modèles sont loin de jouir de la haute vénération unanimement accordée à la véritable Anglaise accomplie, destinée à satisfaire pleinement à toutes les convenances et à donner à un mari toutes les jouissances de l'orgueil aristocratique le plus maladif et un bonheur à mourir d'ennui[150].
[150] Voir Richardson. Les mœurs de la famille des Harlowe, traduites en manières modernes, sont fréquentes en Angleterre: leurs domestiques valent mieux qu'eux.
Dans les grandes enfilades de quinze ou vingt pièces extrêmement fraîches et fort sombres, où les femmes italiennes passent leur vie mollement couchées sur des divans fort bas, elles entendent parler d'amour ou de musique six heures de la journée. Le soir, au théâtre, cachées dans leur loge pendant quatre heures, elles entendent parler de musique ou d'amour.
Donc, outre le climat, la constitution de la vie est aussi favorable à la musique et à l'amour en Espagne et en Italie, qu'elle leur est contraire en Angleterre.
Je ne blâme ni n'approuve, j'observe.