CHAPITRE XLVI
Suite de l'Angleterre.
J'aime trop l'Angleterre et je l'ai trop peu vue pour en parler. Je me sers des observations d'un ami.
L'état actuel de l'Irlande (1822) y réalise, pour la vingtième fois depuis deux siècles[151], cet état singulier de la société si fécond en résolutions courageuses, et si contraire à l'ennui, où des gens qui déjeunent gaiement ensemble peuvent se rencontrer dans deux heures sur un champ de bataille. Rien ne fait un appel plus énergique et plus direct à la disposition de l'âme la plus favorable aux passions tendres: le naturel. Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais: le cant et la bashfulness, [hypocrisie de moralité et timidité orgueilleuse et souffrante. (Voir le voyage de M. Eustace, en Italie.) Si ce voyageur peint assez mal le pays, en revanche il donne une idée fort exacte de son propre caractère; et ce caractère, ainsi que celui de M. Beattie, le poète (voir sa vie écrite par un ami intime), est malheureusement assez commun en Angleterre. Pour le prêtre honnête homme, malgré sa place, voir les lettres de l'évêque de Landaff[152].]
[151] Le jeune enfant de Spencer brûlé vif en Irlande.
[152] Réfuter autrement que par des injures le portrait d'une certaine classe d'Anglais présenté dans ces trois ouvrages, me semble la chose impossible.
Satanic school.
On croirait l'Irlande assez malheureuse, ensanglantée comme elle l'est depuis deux siècles par la tyrannie peureuse et cruelle de l'Angleterre; mais ici fait son entrée dans l'état moral de l'Irlande un personnage terrible: le PRÊTRE…
Depuis deux siècles, l'Irlande est à peu près aussi mal gouvernée que la Sicile. Un parallèle approfondi de ces deux îles, en un volume de 500 pages, fâcherait bien des gens et ferait tomber dans le ridicule bien des théories respectées. Ce qui est évident, c'est que le plus heureux de ces deux pays, également gouvernés par des fous, au seul profit du petit nombre, c'est la Sicile. Ses gouvernants lui ont au moins laissé l'amour et la volupté; ils les lui auraient bien ravis aussi comme tout le reste; mais, grâce au ciel, il y a peu en Sicile de ce mal moral appelé loi et gouvernement[153].
[153] J'appelle mal moral, en 1822, tout gouvernement qui n'a pas les deux chambres; il n'y a d'exception que lorsque le chef du gouvernement est grand par la probité, miracle qui se voit en Saxe et à Naples.
Ce sont les gens âgés et les prêtres qui font et font exécuter les lois, cela paraît bien à l'espèce de jalousie comique avec laquelle la volupté est poursuivie dans les îles britanniques. Le peuple y pourrait dire à ses gouvernants comme Diogène à Alexandre: «Contentez-vous de vos sinécures et laissez-moi, du moins, mon soleil[154].»