L'aristocratie, s'appuyant sur les prêtres et sur les sociétés bibliques, est pour eux un vieux tour de passe-passe qui les fait rire. En revanche, un Italien a besoin de trois mois de séjour en France pour concevoir comment un marchand de draps peut être ultra.
8o Je mettrais pour dernier trait de caractère l'intolérance dans la discussion et la colère, dès qu'ils ne trouvent pas sous la main un argument à lancer contre celui de leur adversaire. Alors on les voit pâlir. C'est une des formes de l'extrême sensibilité, mais ce n'est pas une de ses formes aimables; par conséquent, c'est une de celles que j'admets le plus volontiers en preuve de son existence.
J'ai voulu voir l'amour éternel, et après bien des difficultés j'ai obtenu d'être présenté ce soir au chevalier C… et à sa maîtresse, auprès de laquelle il vit depuis cinquante-quatre ans. Je suis sorti attendri de la loge de ces aimables vieillards; voilà l'art d'être heureux, art ignoré de tant de jeunes gens.
Il y a deux mois que j'ai vu monsignor R***, duquel j'ai été bien reçu parce que je lui portais des Minerves. Il était à sa maison de campagne avec Mme D., qu'il avvicina, comme on dit, depuis trente-quatre ans. Elle est encore belle, mais il y a un fond de mélancolie dans ce ménage, on l'attribue à la perte d'un fils empoisonné autrefois par le mari.
Ici, faire l'amour n'est pas, comme à Paris, voir sa maîtresse, un quart d'heure toutes les semaines, et, le reste du temps, accrocher un regard ou un serrement de main: l'amant, l'heureux amant, passe quatre ou cinq heures de chacune de ses journées avec la femme qu'il aime. Il lui parle de ses procès, de son jardin anglais, de ses parties de chasse, de son avancement, etc., etc. C'est l'intimité la plus complète et la plus tendre; il la tutoie en présence du mari, et partout.
Un jeune homme de ce pays, et fort ambitieux, à ce qu'il croyait, appelé à une grande place à Vienne (rien moins qu'ambassadeur), n'a pas pu se faire à l'absence. Il a remercié de la place au bout de six mois, et est revenu être heureux dans la loge de son amie.
Ce commerce de tous les instants serait gênant en France, où il est nécessaire de porter dans le monde une certaine affectation, et où votre maîtresse vous dit fort bien: «Monsieur un tel, vous êtes maussade ce soir, vous ne dites rien.» En Italie il ne s'agit que de dire à la femme qu'on aime tout ce qui passe par la tête, il faut exactement penser tout haut. Il y a un certain effet nerveux de l'intimité et de la franchise provoquant la franchise, que l'on ne peut attraper que par là. Mais il y a un grand inconvénient; on trouve que faire l'amour de cette manière paralyse tous les goûts, et rend insipides toutes les autres occupations de la vie. Cet amour-là est le meilleur remplaçant de la passion.
Nos gens de Paris qui en sont encore à concevoir qu'on puisse être Persan, ne sachant que dire, s'écrieront que ces mœurs sont indécentes. D'abord je ne suis qu'historien, et puis je me réserve de leur démontrer un jour, par lourds raisonnements, qu'en fait de mœurs, et pour le fond des choses, Paris ne doit rien à Bologne. Sans s'en douter, ces pauvres gens répètent encore leur catéchisme de trois sous.
12 juillet 1821.—A Bologne il n'y a point d'odieux dans la société. A Paris, le rôle de mari trompé est exécrable; ici (à Bologne) ce n'est rien, il n'y a pas de maris trompés. Les mœurs sont donc les mêmes, il n'y a que la haine de moins, le cavalier servant de la femme est toujours ami du mari, et cette amitié, cimentée par des services réciproques, survit bien souvent à d'autres intérêts. La plupart de ces amours durent cinq ou six ans, plusieurs toujours. On se quitte enfin quand on ne trouve plus de douceur à se tout dire, et, passé le premier mois de la rupture, il n'y a pas d'aigreur.
Janvier 1822.—L'ancienne mode des cavaliers servants, importée en Italie par Philippe II avec l'orgueil et les mœurs espagnoles, est entièrement tombée dans les grandes villes. Je ne connais d'exception que les Calabres, où toujours le frère aîné se fait prêtre, marie le cadet et s'établit le servant de sa belle-sœur et en même temps l'amant.