CHAPITRE LI
De l'amour en Provence jusqu'à la conquête de Toulouse en 1328, par les Barbares du Nord.

L'amour eut une singulière forme en Provence, depuis l'an 1100 jusqu'en 1328. Il y avait une législation établie pour les rapports des deux sexes en amour, aussi sévère et aussi exactement suivie que peuvent l'être aujourd'hui les lois du point d'honneur. Celles de l'amour faisaient d'abord abstraction complète des droits sacrés des maris. Elles ne supposaient aucune hypocrisie. Ces lois, prenant la nature humaine telle qu'elle est, devaient produire beaucoup de bonheur.

Il y avait la manière officielle de se déclarer amoureux d'une femme, et celle d'être agréé par elle en qualité d'amant. Après tant de mois de cour d'une certaine façon, on obtenait de lui baiser la main. La société, jeune encore, se plaisait dans les formalités et les cérémonies qui alors montraient la civilisation, et qui aujourd'hui feraient mourir d'ennui. Le même caractère se retrouve dans la langue des Provençaux, dans la difficulté et l'entrelacement de leurs rimes, dans leurs mots masculins et féminins pour exprimer le même objet, enfin dans le nombre infini de leurs poètes. Tout ce qui est forme dans la société, et qui aujourd'hui est si insipide, avait alors toute la fraîcheur et la saveur de la nouveauté.

Après avoir baisé la main d'une femme, on s'avançait de grade en grade à force de mérite et sans passe-droits. Il faut bien remarquer que si les maris étaient toujours hors de la question, d'un autre côté l'avancement officiel des amants s'arrêtait à ce que nous appellerions les douceurs de l'amitié la plus tendre entre personnes de sexes différents[170]. Mais après plusieurs mois ou plusieurs années d'épreuve, une femme étant parfaitement sûre du caractère et de la discrétion d'un homme, cet homme, ayant avec elle toutes les apparences et toutes les facilités que donne l'amitié la plus tendre, cette amitié devait donner à la vertu de bien fortes alarmes.

[170] Mémoires de la vie de Chabanon, écrits par lui-même. Les coups de canne au plafond.

J'ai parlé de passe-droits, c'est qu'une femme pouvait avoir plusieurs amants, mais un seul dans les grades supérieurs. Il semble que les autres ne pouvaient pas être avancés beaucoup au delà du degré d'amitié qui consistait à lui baiser la main et à la voir tous les jours. Tout ce qui nous reste de cette singulière civilisation est en vers et en vers rimés de la manière la plus baroque et la plus difficile; il ne faut pas s'étonner si les notions que nous tirons des ballades des troubadours sont vagues et peu précises. On a trouvé jusqu'à un contrat de mariage en vers. Après la conquête en 1328, pour cause d'hérésie, les papes prescrivirent à plusieurs reprises de brûler tout ce qui était écrit dans la langue vulgaire. L'astuce italienne proclamait le latin, la seule langue digne de gens si spirituels. Ce serait une mesure bien avantageuse si l'on pouvait la renouveler en 1822.

Tant de publicité et d'officiel dans l'amour semblent au premier aspect ne pas s'accorder avec la vraie passion. Si la dame disait à son servant: «Allez pour l'amour de moi visiter la tombe de notre Seigneur Jésus-Christ à Jérusalem; vous y passerez trois ans et reviendrez ensuite; l'amant partait aussitôt: hésiter un instant l'aurait couvert de la même ignominie qu'aujourd'hui une faiblesse sur le point d'honneur. La langue de ces gens-là a une finesse extrême pour rendre les nuances les plus fugitives du sentiment. Une autre marque que ces mœurs étaient fort avancées sur la route de la véritable civilisation, c'est qu'à peine sortis des horreurs du moyen âge et de la féodalité, où la force était tout, nous voyons le sexe le plus faible moins tyrannisé qu'il ne l'est légalement aujourd'hui; nous voyons les pauvres et faibles créatures qui ont le plus à perdre en amour et dont les agréments disparaissent le plus vite, maîtresses du destin des hommes qui les approchent. Un exil de trois ans en Palestine, le passage d'une civilisation pleine de gaieté au fanatisme et à l'ennui d'un camp de croisés devaient être pour tout autre qu'un chrétien exalté une corvée fort pénible. Que peut faire à son amant une femme lâchement abandonnée par lui à Paris?

Il n'y a qu'une réponse que je vois d'ici: aucune femme de Paris, qui se respecte, n'a d'amant. On voit que la prudence a droit de conseiller bien plus aux femmes d'aujourd'hui de ne pas se livrer à l'amour-passion. Mais une autre prudence, qu'assurément je suis loin d'approuver, ne leur conseille-t-elle pas de se venger avec l'amour physique? Nous avons gagné à notre hypocrisie et à notre ascétisme[171], non pas un hommage rendu à la vertu, l'on ne contredit jamais impunément la nature, mais il y a moins de bonheur sur la terre et infiniment moins d'inspirations généreuses.

[171] Principe ascétique de Jérémie Bentham.

Un amant qui, après dix ans d'intimité, abandonnait sa pauvre maîtresse, parce qu'il s'apercevait qu'elle avait trente-deux ans, était perdu d'honneur dans l'aimable Provence; il n'avait d'autre ressource que de s'enterrer dans la solitude d'un cloître. Un homme non pas généreux, mais simplement prudent, avait donc intérêt à ne pas jouer alors plus de passion qu'il n'en avait.