Nous devinons tout cela, car il nous reste bien peu de monuments donnant des notions exactes…
Il faut juger l'ensemble des mœurs d'après quelques faits particuliers. Vous connaissez l'anecdote de ce poète qui avait offensé sa dame: après deux ans de désespoir, elle daigna enfin répondre à ses nombreux messages, et lui fit dire que, s'il se faisait arracher un ongle, et qu'il lui fît présenter cet ongle par cinquante chevaliers amoureux et fidèles, elle pourrait peut-être lui pardonner. Le poète se hâta de se soumettre à l'opération douloureuse. Cinquante chevaliers bien venus de leurs dames allèrent présenter cet ongle à la belle offensée avec toute la pompe possible. Cela fit une cérémonie aussi imposante que l'entrée d'un des princes du sang dans une des villes du royaume. L'amant couvert des livrées du repentir suivait de loin son ongle. La dame, après avoir vu s'accomplir toute la cérémonie, qui fut fort longue, daigna lui pardonner; il fut réintégré dans toutes les douceurs de son premier bonheur. L'histoire dit qu'ils passèrent ensemble de longues et heureuses années. Il est sûr que les deux ans de malheur prouvent une passion véritable et l'auraient fait naître quand elle n'eût pas existé avec cette force auparavant.
Vingt anecdotes que je pourrais citer montrent partout une galanterie aimable, spirituelle et conduite entre les deux sexes sur les principes de la justice; je dis galanterie, car en tout temps l'amour-passion est une exception plus curieuse que fréquente, et l'on ne saurait lui imposer de lois. En Provence, ce qu'il peut y avoir de calculé et de soumis à l'empire de la raison était fondé sur la justice et sur l'égalité de droits entre les deux sexes, voilà ce que j'admire surtout comme éloignant le malheur autant qu'il est possible. Au contraire, la monarchie absolue sous Louis XV était parvenue à mettre à la mode la scélératesse et la noirceur dans ces mêmes rapports[172].
[172] Il faut avoir entendu parler l'aimable général Laclos, Naples, 1802. Si l'on n'a pas eu ce bonheur, l'on peut ouvrir la Vie privée du maréchal de Richelieu, neuf volumes bien plaisamment rédigés.
Quoique cette jolie langue provençale, si remplie de délicatesse et si tourmentée par la rime[173], ne fût pas probablement celle du peuple, les mœurs de la haute classe avaient passé aux classes inférieures, très peu grossières alors en Provence, parce qu'elles avaient beaucoup d'aisance. Elles étaient dans les premières joies d'un commerce fort prospère et fort riche. Les habitants des rives de la Méditerranée venaient de s'apercevoir (au IXe siècle) que faire le commerce en hasardant quelques barques sur cette mer était moins pénible et presque aussi amusant que de détrousser les passants sur le grand chemin voisin, à la suite de quelque petit seigneur féodal. Peu après, les Provençaux du Xe siècle virent chez les Arabes qu'il y avait des plaisirs plus doux que piller, violer et se battre.
[173] Née à Narbonne; mélange de latin et d'arabe.
Il faut considérer la Méditerranée comme le foyer de la civilisation européenne. Les bords heureux de cette belle mer si favorisée par le climat l'étaient encore par l'état prospère des habitants et par l'absence de toute religion ou législation triste. Le génie éminemment gai des Provençaux d'alors avait traversé la religion chrétienne sans en être altéré.
Nous voyons une vive image d'un effet semblable de la même cause dans les villes d'Italie dont l'histoire nous est parvenue d'une manière plus distincte, et qui d'ailleurs ont été assez heureuses pour nous laisser le Dante, Pétrarque et la peinture.
Les Provençaux ne nous ont pas légué un grand poème, comme la Divine Comédie, dans lequel viennent se réfléchir toutes les particularités des mœurs de l'époque. Ils avaient, ce me semble, moins de passion et beaucoup plus de gaieté que les Italiens. Ils tenaient de leurs voisins, les Maures d'Espagne, cette agréable manière de prendre la vie. L'amour régnait avec l'allégresse, les fêtes et les plaisirs dans les châteaux de l'heureuse Provence.
Avez-vous vu à l'Opéra le final d'un bel opéra-comique de Rossini? Tout est gaieté, beauté, magnificence idéale sur la scène. Nous sommes à mille lieues des vilains côtés de la nature humaine. L'opéra finit, la toile tombe, les spectateurs s'en vont, le lustre s'élève, on éteint les quinquets. L'odeur de lampe mal éteinte remplit la salle, le rideau se relève à moitié, l'on aperçoit des polissons sales et mal vêtus se démener sur la scène; ils s'y agitent d'une manière hideuse, ils y tiennent la place des jeunes femmes qui la remplissaient de leurs grâces il n'y a qu'un instant.