Tel fut pour le royaume de Provence l'effet de la conquête de Toulouse par l'armée des croisés. Au lieu d'amour, de grâces et de gaieté, on eut les Barbares du Nord et saint Dominique. Je ne noircirai point ces pages du récit à faire dresser les cheveux des horreurs de l'inquisition dans toute la ferveur de la jeunesse. Quant aux barbares, c'étaient nos pères; ils tuaient et saccageaient tout; ils détruisaient pour le plaisir de détruire ce qu'ils ne pouvaient emporter; une rage sauvage les animait contre tout ce qui portait quelque trace de civilisation, surtout ils n'entendaient pas un mot de cette belle langue du Midi, et leur fureur en était redoublée. Fort superstitieux, et guidés par l'affreux saint Dominique, ils croyaient gagner le ciel en tuant des Provençaux. Tout fut fini pour ceux-ci: plus d'amour, plus de gaieté, plus de poésie; moins de vingt ans après la conquête (1335), ils étaient presque aussi barbares et aussi grossiers que les Français, que nos pères[174].
[174] Voir l'État de la puissance militaire de la Russie, véridique ouvrage du général sir Robert Wilson.
D'où était tombée dans ce coin du monde cette charmante forme de civilisation qui, pendant deux siècles, fit le bonheur des hautes classes de la société? des Maures d'Espagne apparemment.
CHAPITRE LII
La Provence au XIIe siècle.
Je vais traduire une anecdote des manuscrits provençaux; le fait que l'on va lire eut lieu vers l'an 1180, et l'histoire fut écrite vers 1250[175]; l'anecdote est assurément fort connue: toute la nuance des mœurs est dans le style. Je supplie qu'on me permette de traduire mot à mot et sans chercher aucunement l'élégance du langage actuel.
[175] Le manuscrit est à la bibliothèque Laurentiana. M. Raynouard le rapporte au tome V de ses Troubadours, page 189. Il y a plusieurs fautes dans son texte; il a trop loué et trop peu connu les troubadours.
«Monseigneur Raymond de Roussillon fut un vaillant baron, ainsi que le savez, et eut pour femme madona Marguerite, la plus belle femme que l'on connût en ce temps, et la plus douée de toutes belles qualités, de toute valeur et de toute courtoisie. Il arriva ainsi que Guillaume de Cabstaing, qui fut fils d'un pauvre chevalier du château Cabstaing, vint à la cour de Mgr Raymond de Roussillon, se présenta à lui et lui demanda s'il lui plaisait qu'il fût varlet de sa cour. Mgr Raymond, qui le vit beau et avenant, lui dit qu'il fût le bienvenu et qu'il demeurât en sa cour. Ainsi Guillaume demeura avec lui et sut si gentiment se conduire, que petits et grands l'aimaient; et il sut tant se distinguer, que Monseigneur Raymond voulut qu'il fût donzel de madona Marguerite, sa femme; et ainsi fut fait. Adonc s'efforça Guillaume de valoir encore plus et en dit et en faits. Mais ainsi, comme il a coutume d'avenir en amour, il se trouva qu'amour voulut prendre madona Marguerite et enflammer sa pensée. Tant lui plaisait le faire de Guillaume, et son dire, et son semblant, qu'elle ne dut se tenir un jour de lui dire: «Or çà, dis-moi, Guillaume, si une femme te faisait semblant d'amour, oserais-tu bien l'aimer?» Guillaume, qui s'en était aperçu, lui répondit tout franchement: «Oui, bien ferais-je, madame, pourvu seulement que le semblant fût vérité.—Par saint Jean! fit la dame, bien avez répondu comme un homme de valeur; mais à présent je te veux éprouver si tu pourras savoir et connaître, en fait de semblants, quels sont de vérité et quels non.»
«Quand Guillaume eut entendu ces paroles, il répondit: «Madame, qu'il soit ainsi comme il vous plaira.»
«Il commença à être pensif, et Amour aussitôt lui chercha guerre; et les pensers qu'Amour envoie aux siens lui entrèrent dans le tout profond du cœur, et de là en avant il fut des servants d'amour et commença à trouver[176] de petits couplets avenants et gais, et des chansons à danser, et des chansons de chant[177] plaisant, par quoi il était fort agréé, et plus de celle pour laquelle il chantait. Or Amour, qui accorde à ses servants leur récompense quand il lui plaît, voulut à Guillaume donner le prix du sien; et le voilà qui commence à prendre la dame si fort de pensers et de réflexions d'amour, que ni jour ni nuit elle ne pouvait reposer, songeant à la valeur et à la prouesse qui en Guillaume s'était si copieusement logée et mise.
[176] Faire.