[177] Il inventait les airs et les paroles.
«Un jour, il arriva que la dame prit Guillaume et lui dit: «Guillaume, or çà, dis-moi, t'es-tu à cette heure aperçu de mes semblants, s'ils sont véritables ou mensongers?» Guillaume répond: «Madona, ainsi Dieu me soit en aide, du moment en çà que j'ai été votre servant, il ne m'a pu entrer au cœur nulle pensée que vous ne fussiez la meilleure qui onc naquit et la plus véritable et en paroles et en semblants. Cela je crois et croirai toute ma vie.» Et la dame répondit:
«Guillaume, je vous dis que si Dieu m'aide que jà ne serez par moi trompé, et que vos pensers ne seront pas vains ni perdus.» Et elle étendit les bras et l'embrassa doucement dans la chambre où ils étaient tous deux aussi, et ils commencèrent leur druerie[178]; et il ne tarda guère que les médisants, que Dieu ait en ire, se mirent à parler et à deviser de leur amour, à propos des chansons que Guillaume faisait, disant qu'il avait mis son amour en madame Marguerite, et tant dirent-ils à tort et à travers, que la chose vint aux oreilles de monseigneur Raymond. Alors il fut grandement peiné et fort grièvement triste, d'abord parce qu'il lui fallait perdre son compagnon-écuyer qu'il aimait tant, et plus encore pour la honte de sa femme.
[178] A far all' amore.
«Un jour, il arriva que Guillaume s'en était allé à la chasse à l'épervier avec un écuyer seulement; et monseigneur Raymond fit demander où il était; et un valet lui répondit qu'il était allé à l'épervier, et tel qui le savait ajouta qu'il était en tel endroit. Sur-le-champ, Raymond prend des armes cachées et se fait amener son cheval, et prend tout seul son chemin vers cet endroit où Guillaume était allé: tant il chevaucha qu'il le trouva. Quand Guillaume le vit venir, il s'en étonna beaucoup, et sur-le-champ il lui vint de sinistres pensées, et il s'avança à sa rencontre et lui dit: «Seigneur, soyez le bien arrivé. Comment êtes-vous ainsi seul?» Monseigneur Raymond répondit: «Guillaume, c'est que je vais vous cherchant pour me divertir avec vous. N'avez-vous rien pris?—Je n'ai guère pris, seigneur, car je n'ai guère trouvé; et qui peu trouve ne peut guère prendre, comme dit le proverbe.—Laissons là désormais cette conversation dit monseigneur Raymond, et, par la foi que vous me devez, dites-moi vérité sur tous les sujets que je vous voudrai demander.—Par Dieu! seigneur, dit Guillaume, si cela est chose à dire, bien vous la dirai-je.—Je ne veux ici aucune subtilité, ainsi dit monseigneur Raymond, mais vous me direz tout entièrement sur tout ce que je vous demanderai.—Seigneur, autant qu'il vous plaira me demander, dit Guillaume, autant vous dirai-je la vérité.» Et monseigneur Raymond demande: «Guillaume, si Dieu et la sainte foi vous vaut, avez-vous une maîtresse pour qui vous chantiez ou pour laquelle Amour vous étreigne?» Guillaume répond: «Seigneur, et comment ferais-je pour chanter, si Amour ne me pressait pas? Sachez la vérité, monseigneur, qu'Amour m'a tout en son pouvoir.» Raymond répond: «Je veux bien le croire, qu'autrement vous ne pourriez pas si bien chanter; mais je veux savoir s'il vous plaît qui est votre dame.—Ah! seigneur, au nom de Dieu, dit Guillaume, voyez ce que vous me demandez. Vous savez trop bien qu'il ne faut pas nommer sa dame, et que Bernard de Ventadour dit:
«En une chose ma raison me sert[179].
«Que jamais homme ne m'a demandé ma joie,
«Que je ne lui en aie menti volontiers.
«Car cela ne me semble pas bonne doctrine,
«Mais plutôt folie et acte d'enfant,