«Que quiconque est bien traité en amour

«En veuille ouvrir son cœur à un autre homme,

«A moins qu'il ne puisse le servir et l'aider.

[179] On traduit mot à mot les vers provençaux cités par Guillaume.

«Monseigneur Raymond répond: «Et je vous donne ma foi que je vous servirai selon mon pouvoir.» Raymond en dit tant que Guillaume lui répondit:

«Seigneur, il faut que vous sachiez que j'aime la sœur de madame Marguerite, votre femme, et que je pense en avoir échange d'amour. Maintenant que vous le savez, je vous prie de venir à mon aide ou du moins de ne pas me faire dommage.—Prenez main et foi, fit Raymond, car je vous jure et vous engage que j'emploierai pour vous tout mon pouvoir.» Et alors il lui donna sa foi, et quand il la lui eut donnée, Raymond lui dit: «Je veux que nous allions à son château, car il est près d'ici.—Et je vous en prie, fit Guillaume, par Dieu.» Et ainsi ils prirent leur chemin vers le château de Liet. Et, quand ils furent au château, ils furent bien accueillis par En[180] Robert de Tarascon, qui était mari de madame Agnès, la sœur de madame Marguerite, et par madame Agnès elle-même. Et monseigneur Raymond prit madame Agnès par la main, il la mena dans la chambre et ils s'assirent sur le lit. Et monseigneur Raymond dit: «Maintenant, dites-moi, belle-sœur, par la foi que vous me devez, aimez-vous d'amour?» Et elle dit: «Oui, seigneur.—Et qui? fit-il.—Oh! cela, je ne vous le dis pas, répondit-elle; et quels discours me tenez-vous là?»

[180] En, manière de parler parmi les Provençaux, que nous traduisons par le sire.

«A la fin, tant la pria, qu'elle dit qu'elle aimait Guillaume de Cabstaing, elle dit cela parce que elle voyait Guillaume triste et pensif, et elle savait bien comme quoi il aimait sa sœur; et ainsi elle craignait que Raymond n'eût de mauvaises pensées de Guillaume. Une telle réponse causa une grande joie à Raymond. Agnès conta tout à son mari, et le mari lui répondit qu'elle avait bien fait, et lui donna parole qu'elle avait la liberté de faire ou dire tout ce qui pourrait sauver Guillaume. Agnès n'y manqua pas. Elle appela Guillaume dans sa chambre tout seul, et resta tant avec lui, que Raymond pensa qu'il devait avoir eu d'elle plaisir d'amour; et tout cela lui plaisait, et il commença à penser que ce que on lui avait dit de lui n'était pas vrai et qu'on parlait en l'air. Agnès et Guillaume sortirent de la chambre, le souper fut préparé, et l'on soupa en grande gaieté. Et après souper Agnès fit préparer le lit des deux proches de la porte de sa chambre, et si bien firent de semblant en semblant la dame et Guillaume, que Raymond crut qu'il couchait avec elle.

«Et le lendemain ils dînèrent au château avec grande allégresse, et après dîner ils partirent avec tous les honneurs d'un noble congé et vinrent à Roussillon. Et aussitôt que Raymond le put, il se sépara de Guillaume et s'en vint à sa femme, et lui conta ce qu'il avait vu de Guillaume et de sa sœur, de quoi eut sa femme une grande tristesse toute la nuit. Et le lendemain elle fit appeler Guillaume, et le reçut mal, et l'appela faux ami et traître. Et Guillaume lui demanda merci, comme homme qui n'avait faute aucune de ce dont elle l'accusait, et lui conta tout ce qui s'était passé mot à mot. Et la femme manda sa sœur, et par elle sut bien que Guillaume n'avait pas tort. Et pour cela elle lui dit et commanda qu'il fît une chanson par laquelle il montrât qu'il n'aimait aucune femme excepté elle, et alors il fit la chanson qui dit:

«La douce pensée