«Qu'amour souvent me donne.»
Et quand Raymond de Roussillon ouït la chanson que Guillaume avait faite pour sa femme, il le fit venir pour lui parler assez loin du château et lui coupa la tête, qu'il mit dans un carnier; il lui tira le cœur du corps et il le mit avec la tête. Il s'en alla au château; il fit rôtir le cœur et apporter à table à sa femme, et il le lui fit manger sans qu'elle le sût. Quand elle l'eut mangé, Raymond se leva et dit à sa femme que ce qu'elle venait de manger était le cœur du seigneur Guillaume de Cabstaing, et lui montra la tête, et lui demanda si le cœur avait été bon à manger. Et elle entendit ce qu'il disait et vit et connut la tête du seigneur Guillaume. Elle lui répondit et dit que le cœur avait été si bon et si savoureux, que jamais autre manger ou autre boire ne lui ôterait de la bouche le goût que le cœur du seigneur Guillaume y avait laissé. Et Raymond lui courut sus avec une épée. Elle se prit à fuir, se jeta d'un balcon en bas et se cassa la tête.
«Cela fut su dans toute la Catalogne et dans toutes les terres du roi d'Aragon. Le roi Alphonse et tous les barons de ces contrées eurent grande douleur et grande tristesse de la mort du seigneur Guillaume et de la femme que Raymond avait aussi laidement mise à mort. Ils lui firent la guerre à feu et à sang. Le roi Alphonse d'Aragon ayant pris le château de Raymond, il fit placer Guillaume et sa dame dans un monument devant la porte de l'église d'un bourg nommé Perpignac. Tous les parfaits amants, toutes les parfaites amantes, prièrent Dieu pour leurs âmes. Le roi d'Aragon prit Raymond, le fit mourir en prison et donna tous ses biens aux parents de Guillaume et aux parents de la femme qui mourut pour lui.»
CHAPITRE LIII
L'Arabie.
C'est sous la tente noirâtre de l'Arabe-Bédouin qu'il faut chercher le modèle de la patrie du véritable amour. Là, comme ailleurs, la solitude et un beau climat ont fait naître la plus noble des passions du cœur humain, celle qui, pour trouver le bonheur, a besoin de l'inspirer au même degré qu'elle le sent.
Il fallait pour que l'amour parût tout ce qu'il peut être dans le cœur de l'homme, que l'égalité entre la maîtresse et son amant fût établie autant que possible. Elle n'existe point, cette égalité, dans notre triste Occident: une femme quittée est malheureuse ou déshonorée. Sous la tente de l'Arabe, la foi donnée ne peut pas se violer. Le mépris et la mort suivent immédiatement ce crime.
La générosité est si sacrée chez ce peuple qu'il est permis de voler pour donner. D'ailleurs les dangers y sont de tous les jours, et la vie s'écoule toute, pour ainsi dire, dans une solitude passionnée. Même réunis, les Arabes parlent peu.
Rien ne change chez l'habitant du désert; tout y est éternel et immobile. Les mœurs singulières, dont je ne puis, par ignorance, que donner une faible esquisse, existaient probablement dès le temps d'Homère[181]. Elles ont été écrites pour la première fois vers l'an 600 de notre ère, deux siècles avant Charlemagne.
[181] 900 ans avant Jésus-Christ.
On voit que c'est nous qui fûmes les barbares à l'égard de l'Orient, quand nous allâmes le troubler par nos croisades[182]. Aussi devons-nous ce qu'il y a de noble dans nos mœurs à ces croisades et aux Maures d'Espagne.