J'avouerai que les petites filles ont moins de force physique que les petits garçons: cela est concluant pour l'esprit, car l'on sait que Voltaire et d'Alembert étaient les premiers hommes de leur siècle pour donner un coup de poing. On convient qu'une petite fille de dix ans a vingt fois plus de finesse qu'un petit polisson du même âge. Pourquoi à vingt ans est-elle une grande idiote, gauche, timide et ayant peur d'une araignée, et le polisson un homme d'esprit?
Les femmes ne savent que ce que nous ne voulons pas leur apprendre, que ce qu'elles lisent dans l'expérience de la vie. De là l'extrême désavantage pour elles de naître dans une famille très riche; au lieu d'être en contact avec des êtres naturels à leur égard, elles se trouvent environnées de femmes de chambre ou de dames de compagnie déjà corrompues et étiolées par la richesse[188]. Rien de bête comme un prince.
[188] Mémoires de Mme de Staël, de Collé, de Duclos, de la margrave de Bayreuth.
Les jeunes filles se sentant esclaves ont de bonne heure les yeux ouverts; elles voient tout, mais sont trop ignorantes pour voir bien. Une femme de trente ans, en France, n'a pas les connaissances acquises d'un petit garçon de quinze ans; une femme de cinquante, la raison d'un homme de vingt-cinq. Voyez Mme de Sévigné admirant les actions les plus absurdes de Louis XIV. Voyez la puérilité, les raisonnements de Mme d'Épinay[189].
[189] Premier volume.
Les femmes doivent nourrir et soigner leurs enfants.—Je nie le premier article, j'accorde le second.—Elles doivent de plus régler les comptes de leur cuisinière.—Donc elles n'ont pas le temps d'égaler un petit garçon de quinze ans en connaissances acquises. Les hommes doivent être juges, banquiers, avocats, négociants, médecins, prêtres, etc. Et cependant ils trouvent du temps pour lire les discours de Fox et la Lusiade du Camoens.
A Pékin, le magistrat qui court de bonne heure au palais pour chercher les moyens de mettre en prison et de ruiner, en tout bien tout honneur, un pauvre journaliste qui a déplu au sous secrétaire d'État chez lequel il a eu l'honneur de dîner la veille, est sûrement aussi occupé que sa femme, qui règle les comptes de sa cuisinière, fait faire son bas à sa petite fille, lui voit prendre ses leçons de danse et de piano, reçoit une visite du vicaire de la paroisse qui lui apporte la Quotidienne, et va ensuite choisir un chapeau rue de Richelieu et faire un tour aux Tuileries.
Au milieu de ses nobles occupations, ce magistrat trouve encore le temps de songer à cette promenade que sa femme fait aux Tuileries, et s'il était aussi bien avec le pouvoir qui règle l'univers qu'avec celui qui règne dans l'État, il demanderait au ciel d'accorder aux femmes, pour leur bien, huit ou dix heures de sommeil de plus. Dans la situation actuelle de la société, le loisir, qui pour l'homme est la source de tout bonheur et de toute richesse, non seulement n'est pas un avantage pour les femmes, mais c'est une des funestes libertés dont le digne magistrat voudrait aider à nous délivrer.
CHAPITRE LV
Objections contre l'éducation des femmes.
Mais les femmes sont chargées des petits travaux du ménage.—Mon colonel, M. S***, a quatre filles, élevées dans les meilleurs principes, c'est-à-dire qu'elles travaillent toute la journée; quand j'arrive, elles chantent la musique de Rossini que je leur ai apportée de Naples; du reste, elles lisent la Bible de Royaumont, elles apprennent le bête de l'histoire, c'est-à-dire les tables chronologiques et les vers de le Ragois; elles savent beaucoup de géographie, font des broderies admirables, et j'estime que chacune de ces jolies petites filles peut gagner, par son travail, huit sous par jour. Pour trois cents journées, cela fait quatre cent quatre-vingts francs par an, c'est moins que ce qu'on donne à un de leurs maîtres. C'est pour quatre cent quatre-vingts francs par an qu'elles perdent à jamais le temps pendant lequel il est donné à la machine humaine d'acquérir des idées.