Si nous l'osions, nous donnerions aux jeunes filles une éducation d'esclave, la preuve en est qu'elles ne savent d'utile que ce que nous ne voulons pas leur apprendre.
Mais ce peu d'éducation qu'elles accrochent par malheur, elles le tournent contre nous, diraient certains maris. Sans doute, et Napoléon aussi avait raison de ne pas donner des armes à la garde nationale, et les ultra aussi ont raison de proscrire l'enseignement mutuel; armez un homme, et puis continuez à l'opprimer, et vous verrez qu'il sera assez pervers pour tourner, s'il le peut, ses armes contre vous.
Même quand il nous serait loisible d'élever les jeunes filles en idiotes avec des Ave Maria et des chansons lubriques, comme dans les couvents de 1770, il y aurait encore plusieurs petites objections:
1o En cas de mort du mari, elles sont appelées à gouverner la jeune famille.
2o Comme mères, elles donnent aux enfants mâles, aux jeunes tyrans futurs, la première éducation, celle qui forme le caractère, celle qui plie l'âme à chercher le bonheur par telle route plutôt que par telle autre, ce qui est toujours une affaire faite à quatre ou cinq ans.
3o Malgré tout notre orgueil, dans nos petites affaires intérieures, celles dont surtout dépend notre bonheur, parce qu'en l'absence des passions le bonheur est fondé sur l'absence des petites vexations de tous les jours, les conseils de la compagne nécessaire de notre vie ont la plus grande influence; non pas que nous voulions lui accorder la moindre influence, mais c'est qu'elle répète les mêmes choses vingt ans de suite; et où est l'âme qui ait la vigueur romaine de résister à la même idée répétée pendant toute une vie? Le monde est plein de maris qui se laissent mener; mais c'est par faiblesse et non par sentiment de justice et d'égalité. Comme ils accordent par force, on est toujours tenté d'abuser, et il est quelquefois nécessaire d'abuser pour conserver.
4o Enfin, en amour, à cette époque qui, dans les pays du midi, comprend souvent douze ou quinze années, et les plus belles de la vie, notre bonheur est en entier entre les mains de la femme que nous aimons. Un moment d'orgueil déplacé peut nous rendre à jamais malheureux, et comment un esclave transporté sur le trône ne serait-il pas tenté d'abuser du pouvoir? De là les fausses délicatesses et l'orgueil féminin. Rien de plus inutile que ces représentations: les hommes sont despotes, et voyez quels cas font d'autres despotes des conseils les plus sensés: l'homme qui peut tout ne goûte qu'un seul genre d'avis, ceux qui lui enseignent à augmenter son pouvoir. Où les pauvres jeunes filles trouveront-elles un Quiroga et un Riego pour donner aux despotes qui les oppriment, et les dégradent pour les mieux opprimer, de ces avis salutaires que l'on récompense par des grâces et des cordons au lieu de la potence de Porlier?
Si une telle révolution demande plusieurs siècles, c'est que par un hasard bien funeste toutes les premières expériences doivent nécessairement contredire la vérité. Éclairez l'esprit d'une jeune fille, formez son caractère, donnez-lui enfin une bonne éducation dans le vrai sens du mot: s'apercevant tôt ou tard de sa supériorité sur les autres femmes, elle devient pédante, c'est-à-dire l'être le plus désagréable et le plus dégradé qui existe au monde. Il n'est aucun de nous qui ne préférât, pour passer la vie avec elle, une servante à une femme savante.
Plantez un jeune arbre au milieu d'une épaisse forêt, privé d'air et de soleil par ses voisins, ses feuilles seront étiolées, il prendra une forme élancée et ridicule qui n'est pas celle de la nature. Il faut planter à la fois toute la forêt. Quelle est la femme qui s'enorgueillit de savoir lire?
Des pédants nous répètent depuis deux mille ans que les femmes ont l'esprit plus vif et les hommes plus de solidité, que les femmes ont plus de délicatesse dans les idées, et les hommes plus de force d'attention. Un badaud de Paris qui se promenait autrefois dans les jardins de Versailles concluait aussi de tout ce qu'il voyait que les arbres naissent taillés.