Beaucoup d'hommes en France, parmi ceux qui ont six mille livres de rente, font leur bonheur habituel par la littérature sans songer à rien imprimer; lire un bon livre est pour eux un des plus grands plaisirs. Au bout de dix ans, ils se trouvent avoir doublé leur esprit, et personne ne niera qu'en général plus on a d'esprit moins on a de passions incompatibles avec le bonheur des autres[192]. Je ne crois pas que l'on nie davantage que les fils d'une femme qui lit Gibbon et Schiller auront plus de génie que les enfants de celle qui dit le chapelet et lit Mme de Genlis.

[192] C'est ce qui me fait espérer beaucoup de la génération naissante des privilégiés. J'espère aussi que les maris qui liront ce chapitre seront moins despotes pendant trois jours.

Un jeune avocat, un marchand, un médecin, un ingénieur, peuvent être lancés dans la vie sans aucune éducation, ils se la donnent tous les jours en pratiquant leur état. Mais quelles ressources ont leurs femmes pour acquérir des qualités estimables et nécessaires? Cachées dans la solitude de leur ménage, le grand livre de la vie et de la nécessité reste fermé pour elles. Elles dépensent toujours de la même manière, en discutant un compte avec leur cuisinière, les trois louis que leur mari leur donne tous les lundis.

Je dirai, dans l'intérêt des despotes: Le dernier des hommes, s'il a vingt ans et des joues bien roses, est dangereux pour une femme qui ne sait rien, car elle est toute à l'instinct; aux yeux d'une femme d'esprit, il fera justement autant d'effet qu'un beau laquais.

Le plaisant de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes filles qu'elles ne doivent oublier bien vite dès qu'elles seront mariées. Il faut quatre heures par jour pendant six ans, pour bien jouer de la harpe; pour bien peindre la miniature ou l'aquarelle, il faut la moitié de ce temps. La plupart des jeunes filles n'arrivent pas même à une médiocrité supportable; de là le proverbe si vrai: Qui dit amateur dit ignorant[193].

[193] Le contraire de ce proverbe est vrai en Italie, où les plus belles voix se trouvent parmi les amateurs étrangers au théâtre.

Et supposons une jeune fille avec quelque talent; trois ans après qu'elle est mariée, elle ne prend pas sa harpe ou ses pinceaux une fois par mois: ces objets de tant de travail lui sont devenus ennuyeux, à moins que le hasard ne lui ait donné l'âme d'un artiste, chose toujours fort rare et qui rend peu propre aux soins domestiques.

C'est ainsi que sous un vain prétexte de décence, l'on n'apprend rien aux jeunes filles qui puisse les guider dans les circonstances qu'elles rencontreront dans la vie; on fait plus, on leur cache, on leur nie ces circonstances afin d'ajouter à leur force: 1o l'effet de la surprise; 2o l'effet de la défiance rejetée sur toute l'éducation comme ayant été menteuse[194]. Je soutiens qu'on doit parler de l'amour à des jeunes filles bien élevées. Qui osera avancer de bonne foi que dans nos mœurs actuelles les jeunes filles de seize ans ignorent l'existence de l'amour? par qui reçoivent-elles cette idée si importante et si difficile à bien donner? Voyez Julie d'Étanges se plaindre des connaissances qu'elle doit à Chaillot, une femme de chambre de la maison. Il faut savoir gré à Rousseau d'avoir osé être peintre fidèle en un siècle de fausse décence.

[194] Éducation donnée à Mme d'Épinay (Mémoires, tome I).

L'éducation actuelle des femmes étant peut-être la plus plaisante absurdité de l'Europe moderne, moins elles ont d'éducation proprement dite, et plus elles valent[195]. C'est pour cela peut être qu'en Italie, en Espagne, elles sont si supérieures aux hommes, et je dirais même si supérieures aux femmes des autres pays.