Une femme ne doit pas faire parler de soi.—A quoi je réponds de nouveau: Quelle est la femme citée parce qu'elle sait lire?
Et qui empêche les femmes, en attendant la révolution dans leur sort, de cacher l'étude qui fait habituellement leur occupation et leur fournit chaque jour une honnête ration de bonheur? Je leur révélerai un secret en passant. Lorsqu'on s'est donné un but, par exemple de se faire une idée nette de la conjuration de Fiesque, à Gênes, en 1547, le livre le plus insipide prend de l'intérêt: c'est comme en amour la rencontre d'un être indifférent qui vient de voir ce qu'on aime; et cet intérêt double tous les mois jusqu'à ce qu'on ait abandonné la conjuration de Fiesque.
Le vrai théâtre des vertus d'une femme, c'est la chambre d'un malade.—Mais vous faites-vous fort d'obtenir de la bonté divine qu'elle redouble la fréquence des maladies pour donner de l'occupation à nos femmes? C'est raisonner sur l'exception.
D'ailleurs je dis qu'une femme doit occuper chaque jour trois ou quatre heures de loisir comme les hommes de sens occupent leurs heures de loisir.
Une jeune mère dont le fils a la rougeole ne pourrait pas, quand elle le voudrait, trouver du plaisir à lire le voyage de Volney en Syrie, pas plus que son mari, riche banquier, ne pourrait, au moment d'une faillite, avoir du plaisir à méditer Malthus.
C'est là l'unique manière pour les femmes riches de se distinguer du vulgaire des femmes: la supériorité morale. On a ainsi naturellement d'autres sentiments[191].
[191] Voir mistress Hutchinson refusant d'être utile à sa famille et à son mari qu'elle adorait, en trahissant quelques régicides auprès des ministres du parjure Charles II (tome II, page 284).
Vous voulez faire d'une femme un auteur?—Exactement comme vous annoncez le projet de faire chanter votre fille à l'Opéra en lui donnant un maître de chant. Je dirai qu'une femme ne doit jamais écrire que comme Mme de Staël (de Launay), des œuvres posthumes à publier après sa mort. Imprimer, pour une femme de moins de cinquante ans, c'est mettre son bonheur à la plus terrible des loteries, si elle a le bonheur d'avoir un amant, elle commencera par le perdre.
Je ne vois qu'une exception: c'est une femme qui fait des livres pour nourrir ou élever sa famille. Alors elle doit toujours se retrancher dans l'intérêt d'argent en parlant de ses ouvrages, et dire, par exemple, à un chef d'escadron: «Votre état vous donne quatre mille francs par an, et moi, avec mes deux traductions de l'anglais, j'ai pu, l'année dernière, consacrer trois mille cinq cents francs de plus à l'éducation de mes deux fils.»
Hors de là, une femme doit imprimer comme le baron d'Holbach ou Mme de la Fayette; leurs meilleurs amis l'ignoraient. Publier un livre ne peut être sans inconvénient que pour une fille; le vulgaire, pouvant la mépriser à son aise à cause de son état, la portera aux nues à cause de son talent, et même s'engouera de ce talent.