Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui a le bonheur de pouvoir communiquer ses pensées, telles qu'elles se présentent à lui, à la femme avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon cœur qui partage ses peines, mais toujours il est obligé de mettre ses pensées en petite monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel régiment pour saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de l'éducation actuelle, laisse son partenaire isolé dans les dangers de la vie, et bientôt court risque de l'ennuyer.
Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme si elle savait penser! un conseiller dont, après tout, hors un seul objet, et qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement identiques avec les siens!
Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la considération à la vieillesse. Voyez l'arrivée de Voltaire à Paris faire pâlir la majesté royale. Mais, quant aux pauvres femmes, dès qu'elles n'ont plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde.
Les débris des talents de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce serait un bonheur pour nos femmes actuelles de mourir à cinquante ans. Quant à la vraie morale, plus on a d'esprit et plus on voit clairement que la justice est le seul chemin du bonheur. Le génie est un pouvoir, mais il est encore plus un flambeau pour découvrir le grand art d'être heureux.
La plupart des hommes ont un moment dans leur vie où ils peuvent faire de grandes choses, c'est celui où rien ne leur semble impossible. L'ignorance des femmes fait perdre au genre humain cette chance magnifique. L'amour fait tout au plus aujourd'hui bien monter à cheval, ou bien choisir son tailleur.
Je n'ai pas le temps de garder les avenues contre la critique, si j'étais maître d'établir des usages, je donnerais aux jeunes filles, autant que possible, exactement la même éducation qu'aux jeunes garçons. Comme je n'ai pas l'intention de faire un livre à propos de botte, on n'exigera pas que je dise en quoi l'éducation actuelle des hommes est absurde. (On ne leur enseigne pas les deux premières sciences, la logique et la morale.) La prenant telle qu'elle est, cette éducation, je dis qu'il vaut mieux la donner aux jeunes filles que de leur montrer uniquement à faire de la musique, des aquarelles et de la broderie.
Donc, apprendre aux jeunes filles à lire, à écrire et l'arithmétique par l'enseignement mutuel dans les écoles-centrales-couvents, où la présence de tout homme, les professeurs exceptés, serait sévèrement punie. Le grand avantage de réunir les enfants, c'est que, quelque bornés que soient les professeurs, les enfants apprennent malgré eux de leurs petits camarades l'art de vivre dans le monde et de ménager les intérêts. Un professeur sensé devrait expliquer aux enfants leurs petites querelles et leurs amitiés, et commencer ainsi son cours de morale plutôt que par l'histoire du Veau d'or[201].
[201] Mon cher élève, monsieur votre père a de la tendresse pour vous; c'est ce qui fait qu'il me donne quarante francs par mois pour que je vous apprenne les mathématiques, le dessin, en un mot à gagner de quoi vivre. Si vous aviez froid faute d'un petit manteau, monsieur votre père souffrirait. Il souffrirait parce qu'il a de la sympathie, etc., etc. Mais, quand vous aurez dix-huit ans, il faudra que vous gagniez vous-même l'argent nécessaire pour acheter ce manteau. Monsieur votre père a, dit-on, vingt-cinq mille livres de rente, mais vous êtes quatre enfants; donc il faudra vous déshabituer de la voiture dont vous jouissez chez monsieur votre père, etc., etc.
Sans doute, d'ici à quelques années l'enseignement mutuel sera appliqué à tout ce qui s'apprend; mais, prenant les choses dans leur état actuel, je voudrais que les jeunes filles étudiassent le latin comme les petits garçons; le latin est bon parce qu'il apprend à s'ennuyer; avec le latin, l'histoire, les mathématiques, la connaissance des plantes utiles comme nourriture ou comme remède, ensuite la logique et les sciences morales, etc. La danse, la musique et le dessin doivent se commencer à cinq ans.
A seize ans, une jeune fille doit songer à se trouver un mari et recevoir de sa mère des idées justes sur l'amour, le mariage et le peu de probité des hommes[202].