Dans une âme parfaitement indifférente, une jeune fille habitant un château isolé, au fond d'une campagne, le plus petit étonnement excite profondément l'attention. Par exemple, un jeune chasseur qu'elle aperçoit à l'improviste, dans le bois, près du château.

Ce fut par un événement aussi simple que commencèrent les malheurs d'Ernestine de S… Le château qu'elle habitait seule, avec son vieil oncle, le comte de S…, bâti dans le moyen âge, près des bords du Drac, sur une des roches immenses qui resserrent le cours de ce torrent, dominait un des plus beaux sites du Dauphiné. Ernestine trouva que le jeune chasseur offert par le hasard à sa vue avait l'air noble. Son image se présenta plusieurs fois à sa pensée: car à quoi songer dans cet antique manoir?—Elle y vivait au sein d'une sorte de magnificence; elle y commandait à un nombreux domestique; mais depuis vingt ans que le maître et les gens étaient vieux, tout s'y faisait toujours à la même heure; jamais la conversation ne commençait que pour blâmer tout ce qui se fait et s'attrister des choses les plus simples. Un soir de printemps, le jour allait finir, Ernestine était à sa fenêtre; elle regardait le petit lac et le bois qui est au delà: l'extrême beauté de ce paysage contribuait peut-être à la plonger dans une sombre rêverie. Tout à coup elle revit ce jeune chasseur qu'elle avait aperçu quelques jours auparavant; il était encore dans le petit bois au delà du lac; il tenait un bouquet de fleurs à la main; il s'arrêta comme pour la regarder; elle le vit donner un baiser à ce bouquet et ensuite le placer avec une sorte de respect dans le creux d'un grand chêne sur le bord du lac.

Que de pensées cette seule action fit naître! et que de pensées d'un intérêt très vif, si on les compare aux sensations monotones qui, jusqu'à ce moment, avaient rempli la vie d'Ernestine! Une nouvelle existence commence pour elle; osera-t-elle aller voir ce bouquet? «Dieu! quelle imprudence, se dit-elle en tressaillant; et si, au moment où j'approcherai du grand chêne, le jeune chasseur vient à sortir des bosquets voisins! Quelle honte! Quelle idée prendrait-il de moi?» Ce bel arbre était pourtant le but habituel de ses promenades solitaires, souvent elle allait s'asseoir sur ses racines gigantesques, qui s'élèvent au-dessus de la pelouse et forment, tout à l'entour du tronc, comme autant de bancs naturels abrités par son vaste ombrage.

La nuit, Ernestine put à peine fermer l'œil; le lendemain, dès cinq heures du matin, à peine l'aurore a-t-elle paru, qu'elle monte dans les combles du château. Ses yeux cherchent le grand chêne au delà du lac; à peine l'a-t-elle aperçu, qu'elle reste immobile et comme sans respiration. Le bonheur si agité des passions succède au contentement sans objet et presque machinal de la première jeunesse.

Dix jours s'écoulent. Ernestine compte les jours! Une fois seulement, elle a vu le jeune chasseur; il s'est approché de l'arbre chéri, et il avait un bouquet qu'il y a placé comme le premier.—Le vieux comte de S… remarque qu'elle passe sa vie à soigner une volière qu'elle a établie dans les combles du château; c'est qu'assise auprès d'une petite fenêtre dont la persienne est fermée, elle domine toute l'étendue du bois au delà du lac. Elle est bien sûre que son inconnu ne peut l'apercevoir, et c'est alors qu'elle pense à lui sans contrainte. Une idée lui vient et la tourmente. S'il croit qu'on ne fait aucune attention à ses bouquets, il en conclura qu'on méprise son hommage, qui, après tout, n'est qu'une simple politesse, et, pour peu qu'il ait l'âme bien placée, il ne paraîtra plus. Quatre jours s'écoulent encore, mais avec quelle lenteur! Le cinquième, la jeune fille, passant par hasard auprès du grand chêne, n'a pu résister à la tentation de jeter un coup d'œil sur le petit creux où elle a vu déposer les bouquets. Elle était avec sa gouvernante et n'avait rien à craindre. Ernestine pensait bien ne trouver que des fleurs fanées; à son inexprimable joie, elle voit un bouquet composé des fleurs les plus rares et les plus jolies; il est d'une fraîcheur éblouissante; pas un pétale des fleurs les plus délicates n'est flétri. A peine a-t-elle aperçu tout cela du coin de l'œil, que, sans perdre de vue sa gouvernante, elle a parcouru avec la légèreté d'une gazelle toute cette partie du bois à cent pas à la ronde. Elle n'a vu personne; bien sûre de n'être pas observée, elle revient au grand chêne, elle ose regarder avec délices le bouquet charmant. O ciel! il y a un petit papier presque imperceptible, il est attaché au nœud du bouquet. «Qu'avez-vous, mon Ernestine? dit la gouvernante alarmée du petit cri qui accompagne cette découverte.—Rien, bonne amie, c'est une perdrix qui s'est levée à mes pieds.»—Il y a quinze jours, Ernestine n'aurait pas eu l'idée de mentir. Elle se rapproche de plus en plus du bouquet charmant, elle penche la tête, et, les joues rouges comme le feu, sans oser y toucher, elle lit sur le petit morceau de papier:

«Voici un mois que tous les matins j'apporte un bouquet. Celui-ci sera-t-il assez heureux pour être aperçu?»

Tout est ravissant dans ce joli billet; l'écriture anglaise qui traça ces mots est de la forme la plus élégante. Depuis quatre ans qu'elle a quitté Paris et le couvent le plus à la mode du faubourg Saint-Germain, Ernestine n'a rien vu d'aussi joli. Tout à coup elle rougit beaucoup, elle se rapproche de sa gouvernante, et l'engage à retourner au château. Pour y arriver plus vite, au lieu de remonter dans le vallon et de faire le tour du lac comme de coutume, Ernestine prend le sentier du petit pont qui mène au château en ligne droite. Elle est pensive, elle se promet de ne plus revenir de ce côté; car enfin elle vient de découvrir que c'est une espèce de billet qu'on a osé lui adresser. Cependant, il n'était pas fermé, se dit-elle tout bas. De ce moment sa vie est agitée par une affreuse anxiété. Quoi donc! ne peut-elle pas, même de loin, aller revoir l'arbre chéri? Le sentiment du devoir s'y oppose. «Si je vais sur l'autre rive du lac, se dit-elle, je ne pourrai plus compter sur les promesses que je me fais à moi-même.» Lorsqu'à huit heures elle entendit le portier fermer la grille du petit pont, ce bruit qui lui ôtait tout espoir sembla la délivrer d'un poids énorme qui accablait sa poitrine; elle ne pourrait plus maintenant manquer à son devoir, quand même elle aurait la faiblesse d'y consentir.

Le lendemain, rien ne peut la tirer d'une sombre rêverie; elle est abattue, pâle; son oncle s'en aperçoit; il fait mettre les chevaux à l'antique berline, on parcourt les environs, on va jusqu'à l'avenue du château de Mme Dayssin, à trois lieues de là. Au retour, le comte de S… donne l'ordre d'arrêter dans le petit bois, au delà du lac; la berline s'avance sur la pelouse, il veut revoir le chêne immense qu'il n'appelle jamais que le contemporain de Charlemagne. «Ce grand empereur peut l'avoir vu, dit-il, en traversant nos montagnes pour aller en Lombardie, vaincre le roi Didier;» et cette pensée d'une vie si longue semble rajeunir un vieillard presque octogénaire Ernestine est bien loin de suivre les raisonnements de son oncle; ses joues sont brûlantes; elle va donc se trouver encore une fois auprès du vieux chêne; elle s'est promis de ne pas regarder dans la petite cachette. Par un mouvement instinctif, sans savoir ce qu'elle fait, elle y jette les yeux, elle voit le bouquet, elle pâlit. Il est composé de roses panachées de noir.—«Je suis bien malheureux, il faut que je m'éloigne pour toujours. Celle que j'aime ne daigne pas apercevoir mon hommage.»—Tels sont les mots tracés sur le petit papier fixé au bouquet. Ernestine les a lus avant d'avoir le temps de se défendre de les voir. Elle est si faible, qu'elle est obligée de s'appuyer contre l'arbre; et bientôt elle fond en larmes. Le soir, elle se dit: «Il s'éloignera pour toujours, et je ne le verrai plus!»

Le lendemain, en plein midi, par le soleil du mois d'août, comme elle se promenait avec son oncle sous l'allée de platanes le long du lac, elle voit sur l'autre rive le jeune homme s'approcher du grand chêne; il saisit son bouquet, le jette dans le lac et disparaît. Ernestine a l'idée qu'il y avait du dépit dans son geste, bientôt elle n'en doute plus. Elle s'étonne d'avoir pu en douter un seul instant; il est évident que, se voyant méprisé, il va partir; jamais elle ne le reverra.