Ce jour-là on est fort inquiet au château, où elle seule répand quelque gaieté. Son oncle prononce qu'elle est décidément indisposée; une pâleur mortelle, une certaine contraction dans les traits, ont bouleversé cette figure naïve, où se peignaient naguère les sensations si tranquilles de la première jeunesse. Le soir, quand l'heure de la promenade est venue, Ernestine ne s'oppose point à ce que son oncle la dirige vers la pelouse au delà du lac. Elle regarde en passant, et d'un œil morne où les larmes sont à peine retenues, la petite cachette à trois pieds au-dessus du sol, bien sûre de n'y rien trouver; elle a trop bien vu jeter le bouquet dans le lac. Mais, ô surprise! elle en aperçoit un autre.—«Par pitié pour mon affreux malheur, daignez prendre la rose blanche.» Pendant qu'elle relit ces mots étonnants, sa main, sans qu'elle le sache, a détaché la rose blanche qui est au milieu du bouquet.—«Il est donc bien malheureux, se dit-elle!»—En ce moment son oncle l'appelle, elle le suit, mais elle est heureuse. Elle tient sa rose blanche dans son petit mouchoir de batiste, et la batiste est si fine, que tout le temps que dure encore la promenade, elle peut apercevoir la couleur de la rose à travers le tissu léger. Elle tient son mouchoir de manière à ne pas faner cette rose chérie.
A peine rentrée, elle monte en courant l'escalier rapide qui conduit à sa petite tour, dans l'angle du château. Elle ose enfin contempler sans contrainte cette rose adorée et en rassasier ses regards à travers les douces larmes qui s'échappent de ses yeux.
Que veulent dire ces pleurs? Ernestine l'ignore. Si elle pouvait deviner le sentiment qui les fait couler, elle aurait le courage de sacrifier la rose qu'elle vient de placer avec tant de soin dans son verre de cristal, sur sa petite table d'acajou. Mais, pour peu que le lecteur ait le chagrin de n'avoir plus vingt ans, il devinera que ces larmes, loin d'être de la douleur, sont les compagnes inséparables de la vue inopinée d'un bonheur extrême; elles veulent dire: «Qu'il est doux d'être aimé!»—C'est dans un moment où le saisissement du premier bonheur de sa vie égarait son jugement qu'Ernestine a eu le tort de prendre cette fleur. Mais elle n'en est pas encore à voir et à se reprocher cette inconséquence.
Pour nous, qui avons moins d'illusions, nous reconnaissons la troisième période de la naissance de l'amour: l'apparition de l'espoir. Ernestine ne sait pas que son cœur se dit, en regardant cette rose: «Maintenant, il est certain qu'il m'aime.»
Mais peut-il être vrai qu'Ernestine soit sur le point d'aimer? Ce sentiment ne choque-t-il pas toutes les règles du plus simple bon sens? Quoi! elle n'a vu que trois fois l'homme qui, dans ce moment, lui fait verser des larmes brûlantes! Et encore elle ne l'a vu qu'à travers le lac, à une grande distance, à cinq cents pas peut-être. Bien plus, si elle le rencontrait sans fusil et sans veste de chasse, peut-être qu'elle ne le reconnaîtrait pas. Elle ignore son nom, ce qu'il est, et pourtant ses journées se passent à se nourrir de sentiments passionnés, dont je suis obligé d'abréger l'expression, car je n'ai pas l'espace qu'il faut pour faire un roman. Ces sentiments ne sont que des variations de cette idée: «Quel bonheur d'en être aimée!» Ou bien elle examine cette autre question bien autrement importante: «Puis-je espérer d'en être aimée véritablement? N'est-ce point par jeu qu'il me dit qu'il m'aime?» Quoique habitant un château bâti par Lesdiguières, et appartenant à la famille d'un des plus braves compagnons du fameux connétable, Ernestine ne s'est point fait cette autre objection: «Il est peut-être le fils d'un paysan du voisinage.» Pourquoi? Elle vivait dans une solitude profonde.
Certainement Ernestine était bien loin de reconnaître la nature des sentiments qui régnaient dans son cœur. Si elle eût pu prévoir où ils la conduisaient, elle aurait eu une chance d'échapper à leur empire. Une jeune Allemande, une Anglaise, une Italienne, eussent reconnu l'amour; notre sage éducation ayant pris le parti de nier aux jeunes filles l'existence de l'amour, Ernestine ne s'alarmait que vaguement de ce qui se passait dans son cœur; quand elle réfléchissait profondément, elle n'y voyait que de la simple amitié. Si elle avait pris une seule rose, c'est qu'elle eût craint, en agissant autrement, d'affliger son nouvel ami et de le perdre. «Et, d'ailleurs, se disait-elle, après y avoir beaucoup songé, il ne faut pas manquer à la politesse.»
Le cœur d'Ernestine est agité par les sentiments les plus violents. Pendant quatre journées, qui paraissent quatre siècles à la jeune solitaire, elle est retenue par une crainte indéfinissable, elle ne sort pas du château. Le cinquième jour son oncle, toujours plus inquiet de sa santé, la force à l'accompagner dans le petit bois; elle se trouve près de l'arbre fatal; elle lit sur le petit fragment de papier caché dans le bouquet:
«Si vous daignez prendre ce camellia panaché, dimanche je serai à l'église de votre village.»
Ernestine vit à l'église un homme mis avec une simplicité extrême, et qui pouvait avoir trente-cinq ans. Elle remarqua qu'il n'avait pas même de croix. Il lisait, et, en tenant son livre d'heures d'une certaine manière, il ne cessa presque pas un instant d'avoir les yeux sur elle. C'est dire que, pendant tout le service, Ernestine fut hors d'état de penser à rien. Elle laissa choir son livre d'heures, en sortant de l'antique banc seigneurial, et faillit tomber elle-même en le ramassant. Elle rougit beaucoup de sa maladresse. «Il m'aura trouvée si gauche, se dit-elle aussitôt, qu'il aura honte de s'occuper de moi.» En effet, à partir du moment où ce petit accident était survenu, elle ne vit plus l'étranger. Ce fut en vain qu'après être montée en voiture elle s'arrêta pour distribuer quelques pièces de monnaie à tous les petits garçons du village, elle n'aperçut point, parmi les groupes de paysans qui jasaient auprès de l'église, la personne que, pendant la messe, elle n'avait jamais osé regarder. Ernestine, qui jusqu'alors avait été la sincérité même, prétendit avoir oublié son mouchoir. Un domestique rentra dans l'église et chercha longtemps dans le banc du seigneur ce mouchoir qu'il n'avait garde de trouver. Mais le retard amené par cette petite ruse fut inutile, elle ne revit plus le chasseur, «C'est clair, se dit-elle; Mlle de C… me dit une fois que je n'étais pas jolie et que j'avais dans le regard quelque chose d'impérieux et de repoussant; il ne me manquait plus que de la gaucherie; il me méprise sans doute.»
Les tristes pensées l'agitèrent pendant deux ou trois visites que son oncle fit avant de rentrer au château.