A peine de retour, vers les quatre heures, elle courut sous l'allée de platanes, le long du lac. La grille de la chaussée était fermée à cause du dimanche; heureusement, elle aperçut un jardinier; elle l'appela et le pria de mettre la barque à flot et de la conduire de l'autre côté du lac. Elle prit terre à cent pas du grand chêne. La barque côtoyait et se trouvait toujours assez près d'elle pour la rassurer. Les branches basses et à peu près horizontales du chêne immense s'étendaient presque jusqu'au lac. D'un pas décidé et avec une sorte de sang-froid sombre et résolu, elle s'approcha de l'arbre, de l'air dont elle eût marché à la mort. Elle était bien sûre de ne rien trouver dans la cachette; en effet, elle n'y vit qu'une fleur fanée qui avait appartenu au bouquet de la veille:—«S'il eût été content de moi, se dit-elle; il n'eût pas manqué de me remercier par un bouquet.»
Elle se fit ramener au château, monta chez elle en courant, et, une fois dans sa petite tour, bien sûre de n'être pas surprise, fondit en larmes. «Mlle de C… avait bien raison, se dit-elle; pour me trouver jolie, il faut me voir à cinq cents pas de distance. Comme dans ce pays de libéraux, mon oncle ne voit personne que des paysans et des curés, mes manières doivent avoir contracté quelque chose de rude, peut-être de grossier. J'aurai dans le regard une expression impérieuse et repoussante.»—Elle s'approche de son miroir pour observer ce regard, elle voit des yeux d'un bleu sombre noyés de pleurs.—«Dans ce moment, dit-elle, je ne puis avoir cet air impérieux qui m'empêchera toujours de plaire.»
Le dîner sonna; elle eut beaucoup de peine à sécher ses larmes. Elle parut enfin dans le salon; elle y trouva M. Villars, vieux botaniste, qui, tous les ans, venait passer huit jours avec M. de S…, au grand chagrin de sa bonne, érigée en gouvernante, qui, pendant ce temps, perdait sa place à la table de M. le comte. Tout se passa fort bien jusqu'au moment du Champagne; on apporta le seau près d'Ernestine. La glace était fondue depuis longtemps. Elle appela un domestique et lui dit: «Changez cette eau et mettez-y de la glace, vite.—Voilà un petit ton impérieux qui te va fort bien, dit en riant son bon grand-oncle.» Au mot d'impérieux, les larmes inondèrent les yeux d'Ernestine, au point qu'il lui fut impossible de les cacher; elle fut obligée de quitter le salon, et comme elle fermait la porte, on entendit que ses sanglots la suffoquaient. Les vieillards restèrent tout interdits.
Deux jours après, elle passa près du grand chêne; elle s'approcha et regarda dans la cachette, comme pour revoir les lieux où elle avait été heureuse. Quel fut son ravissement en y trouvant deux bouquets! Elle les saisit avec les petits papiers, les mit dans son mouchoir, et partit en courant pour le château, sans s'inquiéter si l'inconnu, caché dans le bois, n'avait point observé ses mouvements, idée qui, jusqu'à ce jour, ne l'avait jamais abandonnée. Essoufflée et ne pouvant plus courir, elle fut obligée de s'arrêter vers le milieu de la chaussée. A peine eut-elle repris un peu sa respiration, qu'elle se remit à courir avec toute la rapidité dont elle était capable. Enfin, elle se trouva dans sa petite chambre; elle prit ses bouquets dans son mouchoir et, sans lire ses petits billets, se mit à baiser ces bouquets avec transport, mouvement qui la fit rougir, quand elle s'en aperçut. «Ah! jamais je n'aurai l'air impérieux, se disait-elle; je me corrigerai.»
Enfin, quand elle eut assez témoigné toute sa tendresse à ces jolis bouquets, composés des fleurs les plus rares, elle lut les billets (Un homme eût commencé par là). Le premier, celui qui était daté du dimanche, à cinq heures, disait: «Je me suis refusé le plaisir de vous voir après le service; je ne pouvais être seul; je craignais qu'on ne lût dans mes yeux l'amour dont je brûle pour vous.»—Elle relut trois fois ces mots: l'amour dont je brûle pour vous, puis elle se leva pour aller voir à sa psyché si elle avait l'air impérieux; elle continua: «l'amour dont je brûle pour vous. Si votre cœur est libre, daignez emporter ce billet, qui pourrait nous compromettre.»
Le second billet, celui du lundi, était au crayon, et même assez mal écrit; mais Ernestine n'en était plus au temps où la jolie écriture anglaise de son inconnu était un charme à ses yeux; elle avait des affaires trop sérieuses pour faire attention à ces détails.
«Je suis venu. J'ai été assez heureux pour que quelqu'un parlât de vous en ma présence. On m'a dit qu'hier vous avez traversé le lac. Je vois que vous n'avez pas daigné prendre le billet que j'avais laissé. Il décide mon sort. Vous aimez, et ce n'est pas moi. Il y avait de la folie, à mon âge, à m'attacher à une fille du vôtre. Adieu pour toujours. Je ne joindrai pas le malheur d'être importun à celui de vous avoir trop longtemps occupée d'une passion peut être ridicule à vos yeux.»—D'une passion! dit Ernestine en levant les yeux au ciel. Ce moment fut bien doux. Cette jeune fille, remarquable par sa beauté, et à la fleur de la jeunesse, s'écria avec ravissement: «Il daigne m'aimer: ah! mon Dieu! que je suis heureuse!» Elle tomba à genoux devant une charmante madone de Carlo Dolci rapportée d'Italie par un de ses aïeux.—«Ah! oui, je serai bonne et vertueuse! s'écria-t-elle les larmes aux yeux. Mon Dieu, daignez seulement m'indiquer mes défauts, pour que je puisse m'en corriger, maintenant, tout m'est possible.»
Elle se releva pour relire les billets vingt fois. Le second surtout la jeta dans des transports de bonheur. Bientôt elle remarqua une vérité établie dans son cœur depuis fort longtemps: c'est que jamais elle n'aurait pu s'attacher à un homme de moins de quarante ans (L'inconnu parlait à son âge). Elle se souvint qu'à l'église, comme il était un peu chauve, il lui avait paru avoir trente-quatre ou trente-cinq ans. Mais elle ne pouvait être sûre de cette idée; elle avait si peu osé le regarder! et elle était si troublée! Durant la nuit, Ernestine ne ferma pas l'œil. De sa vie, elle n'avait eu l'idée d'un semblable bonheur. Elle se releva pour écrire en anglais sur son livre d'honneur: N'être jamais impérieuse. Je fais ce vœu le 30 septembre 18…
Pendant cette nuit, elle se décida de plus en plus sur cette vérité: il est impossible d'aimer un homme qui n'a pas quarante ans. A force de rêver aux bonnes qualités de cet inconnu, il lui vint dans l'idée qu'outre l'avantage d'avoir quarante ans, il avait probablement encore celui d'être pauvre. Il était mis d'une manière si simple à l'église, que sans doute il était pauvre. Rien ne peut égaler sa joie à cette découverte. «Il n'aura jamais l'air bête et fat de nos amis, MM. tels et tels, quand ils viennent, à la Saint-Hubert, faire l'honneur à mon oncle de tuer ses chevreuils, et qu'à table ils nous comptent leurs exploits de jeunesse, sans qu'on les en prie.
«Se pourrait-il bien, grand Dieu! qu'il fût pauvre! En ce cas, rien ne manque à mon bonheur!» Elle se leva une seconde fois pour allumer sa bougie à la veilleuse, et rechercher une évaluation de sa fortune qu'un jour un de ses cousins avait écrite sur un de ses livres. Elle trouva dix-sept mille livres de rente en se mariant, et, par la suite, quarante ou cinquante. Comme elle méditait sur ce chiffre, quatre heures sonnèrent; elle tressaillit. «Peut-être fait-il assez de jour pour que je puisse apercevoir mon arbre chéri.» Elle ouvrit ses persiennes; en effet elle vit le grand chêne et sa verdure sombre; mais, grâce au clair de lune, et non point par le secours des premières lueurs de l'aube, qui était encore fort éloignée.