En s'habillant le matin, elle se dit: «Il ne faut pas que l'amie d'un homme de quarante ans soit mise comme une enfant.» Et pendant une heure elle chercha dans ses armoires une robe, un chapeau, une ceinture, qui composèrent un ensemble si original, que, lorsqu'elle parut dans la salle à manger, son oncle, sa gouvernante et le vieux botaniste ne purent s'empêcher de partir d'un éclat de rire. «Approche-toi donc, dit le vieux comte de S…, ancien chevalier de Saint-Louis, blessé à Quiberon; approche-toi, mon Ernestine; tu es mise comme si tu avais voulu te déguiser ce matin en femme de quarante ans.» A ces mots elle rougit, et le plus vif bonheur se peignit sur les traits de la jeune fille. «Dieu me pardonne! dit le bon oncle à la fin du repas en s'adressant au vieux botaniste, c'est une gageure; n'est-il pas vrai, monsieur, que Mlle Ernestine a, ce matin, toutes les manières d'une femme de trente ans? Elle a surtout un petit air paternel en parlant aux domestiques qui me charme par son ridicule; je l'ai mise deux ou trois fois à l'épreuve pour être sûr de mon observation.» Cette remarque redoubla le bonheur d'Ernestine, si l'on peut se servir de ce mot en parlant d'une félicité qui déjà était au comble.

Ce fut avec peine qu'elle put se dégager de la société après déjeuner. Son oncle et l'ami botaniste ne pouvaient se lasser de l'attaquer sur son petit air vieux. Elle remonta chez elle, elle regarda le chêne. Pour la première fois, depuis vingt heures, un nuage vint obscurcir sa félicité, mais sans qu'elle pût se rendre compte de ce changement soudain. Ce qui diminua le ravissement auquel elle était livrée depuis le moment où, la veille, plongée dans le désespoir, elle avait trouvé les bouquets dans l'arbre, ce fut cette question qu'elle se fit: «Quelle conduite dois-je tenir avec mon ami pour qu'il m'estime? Un homme d'autant d'esprit et qui a l'avantage d'avoir quarante ans, doit être bien sévère. Son estime pour moi tombera tout à fait si je me permets une fausse démarche.»

Comme Ernestine se livrait à ce monologue, dans la situation la plus propre à seconder les méditations sérieuses d'une jeune fille devant sa psyché, elle observa, avec un étonnement mêlé d'horreur, qu'elle avait à sa ceinture un crochet en or avec de petites chaînes portant le dé, les ciseaux et leur petit étui, bijou charmant qu'elle ne pouvait se lasser d'admirer encore la veille, et que son oncle lui avait donné pour le jour de sa fête il n'y avait pas quinze jours. Ce qui lui fit regarder ce bijou avec horreur et le lui fit ôter avec tant d'empressement, c'est qu'elle se rappela que sa bonne lui avait dit qu'il coûtait huit cent cinquante francs, et qu'il avait été acheté chez le fameux bijoutier de Paris, qui s'appelait Laurençot: «Que penserait de moi mon ami, lui qui a l'honneur d'être pauvre, s'il me voyait un bijou d'un prix si ridicule? Quoi de plus absurde que d'afficher ainsi les goûts d'une bonne ménagère; car c'est ce que veulent dire ces ciseaux, cet étui, ce dé, que l'on porte sans cesse avec soi; et la bonne ménagère ne pense pas que ce bijou coûte chaque année l'intérêt de son prix.» Elle se mit à calculer sérieusement et trouva que ce bijou coûtait près de cinquante francs par an.

Cette belle réflexion d'économie domestique, qu'Ernestine devait à l'éducation très forte qu'elle avait reçue d'un conspirateur caché pendant plusieurs années au château de son oncle, cette réflexion, dis-je, ne fit qu'éloigner la difficulté. Quand elle eut renfermé dans sa commode le bijou d'un prix ridicule, il fallut bien revenir à cette question embarrassante: «Que faut-il faire pour ne pas perdre l'estime d'un homme d'autant d'esprit?»

Les méditations d'Ernestine (que le lecteur aura peut-être reconnues pour être tout simplement la cinquième période de la naissance de l'amour) nous conduiraient fort loin. Cette jeune fille avait un esprit juste, pénétrant, vif comme l'air de ses montagnes. Son oncle, qui avait eu de l'esprit jadis, et à qui il en restait encore sur les deux ou trois sujets qui l'intéressaient depuis longtemps, son oncle avait remarqué qu'elle apercevait spontanément toutes les conséquences d'une idée. Le bon vieillard avait coutume, lorsqu'il était dans ses jours de gaieté, et la gouvernante avait remarqué que cette plaisanterie en était le signe indubitable, il avait coutume, dis-je, de plaisanter son Ernestine sur ce qu'il appelait son coup d'œil militaire. C'est peut-être cette qualité qui, plus tard, lorsqu'elle a paru dans le monde et qu'elle a osé parler, lui a fait jouer un rôle si brillant. Mais, à l'époque dont nous nous entretenons, Ernestine, malgré son esprit, s'embrouilla tout à fait dans ses raisonnements. Vingt fois elle fut sur le point de ne pas aller se promener du côté de l'arbre: «Une seule étourderie, se disait-elle, annonçant l'enfantillage d'une petite fille, peut me perdre dans l'esprit de mon ami.» Mais, malgré des arguments extrêmement subtils, et où elle employait toute la force de sa tête, elle ne possédait pas encore l'art si difficile de dominer ses passions par son esprit. L'amour dont la pauvre fille était transportée à son insu faussait tous ses raisonnements et ne l'engagea que trop tôt, pour son bonheur, à s'acheminer vers l'arbre fatal. Après bien des hésitations, elle s'y trouva avec sa femme de chambre vers une heure. Elle s'éloigna de cette femme et s'approcha de l'arbre, brillante de joie, la pauvre petite! Elle semblait voler sur le gazon et non pas marcher. Le vieux botaniste, qui était de la promenade, en fit faire l'observation à la femme de chambre, comme elle s'éloignait d'eux en courant.

Tout le bonheur d'Ernestine disparut en un clin d'œil. Ce n'est pas qu'elle ne trouvât un bouquet dans le creux de l'arbre; il était charmant et très frais, ce qui lui fit d'abord un vif plaisir. Il n'y avait donc pas longtemps que son ami s'était trouvé précisément à la même place qu'elle. Elle chercha sur le gazon quelques traces de ses pas; ce qui la charma encore, c'est qu'au lieu d'un simple petit morceau de papier écrit, il y avait un billet, et un long billet. Elle vola à la signature; elle avait besoin de savoir son nom de baptême. Elle lut; la lettre lui tomba des mains, ainsi que le bouquet. Un frisson mortel s'empara d'elle. Elle avait lu au bas du billet le nom de Philippe Astézan. Or M. Astézan était connu dans le château du comte de S… pour être l'amant de Mme Dayssin, femme de Paris fort riche, fort élégante, qui venait tous les ans scandaliser la province en osant passer quatre mois seule, dans son château, avec un homme qui n'était pas son mari. Pour comble de douleur, elle était veuve, jeune, jolie, et pouvait épouser M. Astézan. Toutes ces tristes choses, qui, telles que nous venons de les dire, étaient vraies, paraissaient bien autrement envenimées dans les discours des personnages tristes et grands ennemis des erreurs du bel âge, qui venaient quelquefois en visite à l'antique manoir du grand-oncle d'Ernestine. Jamais, en quelques secondes, un bonheur si pur et si vif, c'était le premier de sa vie, ne fut remplacé par un malheur poignant et sans espoir. «Le cruel! il a voulu se jouer de moi, se disait Ernestine, il a voulu se donner un but dans ses parties de chasse, tourner la tête d'une petite fille, peut-être dans l'intention d'en amuser Mme Dayssin. Et moi qui songeais à l'épouser! Quel enfantillage! quel comble d'humiliation!» Comme elle avait cette triste pensée, Ernestine tomba évanouie à côté de l'arbre fatal que depuis trois mois elle avait si souvent regardé. Du moins, une demi-heure après, c'est là que la femme de chambre et le vieux botaniste la trouvèrent sans mouvement. Pour surcroît de malheur, quand on l'eut rappelée à la vie, Ernestine aperçut à ses pieds la lettre d'Astézan, ouverte du côté de la signature et de manière qu'on pouvait la lire. Elle se leva prompte comme un éclair, et mit le pied sur la lettre.

Elle expliqua son accident, et put, sans être observée, ramasser la lettre fatale. De longtemps il ne lui fut pas possible de la lire, car sa gouvernante la fit asseoir et ne la quitta plus. Le botaniste appela un ouvrier occupé dans les champs, qui alla chercher la voiture au château. Ernestine, pour se dispenser de répondre aux réflexions sur son accident, feignit de ne pouvoir parler; un mal à la tête affreux lui servit de prétexte pour tenir son mouchoir sur ses yeux. La voiture arriva. Plus livrée à elle-même, une fois qu'elle y fut placée, on ne saurait décrire la douleur déchirante qui pénétra son âme pendant le temps qu'il fallut à la voiture pour revenir au château. Ce qu'il y avait de plus affreux dans son état, c'est qu'elle était obligée de se mépriser elle-même. La lettre fatale qu'elle sentait dans son mouchoir lui brûlait la main. La nuit vint pendant qu'on la ramenait au château; elle put ouvrir les yeux, sans qu'on la remarquât. La vue des étoiles si brillantes, pendant une belle nuit du midi de la France, la consola un peu. Tout en éprouvant les effets de ces mouvements de passion, la simplicité de son âge était bien loin de pouvoir s'en rendre compte. Ernestine dut le premier moment de répit, après deux heures de la douleur morale la plus atroce, à une résolution courageuse. «Je ne lirai pas cette lettre dont je n'ai vu que la signature; je la brûlerai, se dit-elle, en arrivant au château.» Alors elle put s'estimer au moins comme ayant du courage, car le parti de l'amour, quoique vaincu en apparence, n'avait pas manqué d'insinuer modestement que cette lettre expliquait peut-être d'une manière satisfaisante les relations de M. Astézan avec Mme Dayssin.

En entrant au salon, Ernestine jeta la lettre au feu. Le lendemain, dès huit heures du matin, elle se remit à travailler à son piano, qu'elle avait fort négligé depuis deux mois. Elle reprit la collection des Mémoires sur l'histoire de France, publiés par Petiot, et recommença à faire de longs extraits des Mémoires du sanguinaire Montluc. Elle eut l'adresse de se faire offrir de nouveau par le vieux botaniste un cours d'histoire naturelle. Au bout de quinze jours, ce brave homme, simple comme ses plantes, ne put se taire sur l'application étonnante qu'il remarquait chez son élève; il en était émerveillé. Quant à elle, tout lui était indifférent; toutes les idées la ramenaient également au désespoir. Son oncle était fort alarmé: Ernestine maigrissait à vue d'œil. Comme elle eut, par hasard, un petit rhume, le bon vieillard, qui, contre l'ordinaire des gens de son âge, n'avait pas rassemblé sur lui même tout l'intérêt qu'il pouvait prendre aux choses de la vie, s'imagina qu'elle était attaquée de la poitrine. Ernestine le crut aussi, et elle dut à cette idée les seuls moments passables qu'elle eut à cette époque; l'espoir de mourir bientôt lui faisait supporter la vie sans impatience.

Pendant tout un long mois, elle n'eut d'autre sentiment que celui d'une douleur d'autant plus profonde, qu'elle avait sa source dans le mépris d'elle-même; comme elle n'avait aucun usage de la vie, elle ne put se consoler en se disant que personne au monde ne pouvait soupçonner ce qui s'était passé dans son cœur, et que probablement l'homme cruel qui l'avait tant occupée ne saurait deviner la centième partie de ce qu'elle avait senti pour lui. Au milieu de son malheur, elle ne manquait pas de courage; elle n'eut aucune peine à jeter au feu sans les lire deux lettres sur l'adresse desquelles elle reconnut la funeste écriture anglaise.

Elle s'était promis de ne jamais regarder la pelouse au-delà du lac; dans le salon, jamais elle ne levait les yeux sur les croisées qui donnaient de ce côté. Un jour, près de six semaines après celui où elle avait lu le nom de Philippe Astézan, son maître d'histoire naturelle, le bon M. Villars, eut l'idée de lui faire une leçon sur les plantes aquatiques; il s'embarqua avec elle et se fit conduire vers la partie du lac qui remontait dans le vallon. Comme Ernestine entrait dans la barque, un regard de côté et presque involontaire lui donna la certitude qu'il n'y avait personne auprès du grand chêne; elle remarqua à peine une partie de l'écorce de l'arbre, d'un gris plus clair que le reste. Deux heures plus tard, quand elle repassa, après la leçon, vis-à-vis le grand chêne, elle frissonna en reconnaissant que ce qu'elle avait pris pour un accident de l'écorce dans l'arbre était la couleur de la veste de chasse de Philippe Astézan, qui, depuis deux heures, assis sur une des racines du chêne, était immobile comme s'il eût été mort. En se faisant cette comparaison à elle-même, l'esprit d'Ernestine se servit aussi de ce mot: comme s'il était mort; il la frappa. «S'il était mort, il n'y aurait plus d'inconvenance à me tant occuper de lui.» Pendant quelques minutes cette supposition fut un prétexte pour se livrer à un amour rendu tout-puissant par la vue de l'objet aimé.