Cette découverte la troubla beaucoup. Le lendemain, dans la soirée, un curé du voisinage, qui était en visite au château, demanda au comte de S… de lui prêter le Moniteur. Pendant que le vieux valet de chambre allait prendre dans la bibliothèque la collection des Moniteurs du mois: «Mais, curé, dit le comte, vous n'êtes plus curieux cette année, voilà la première fois que vous me demandez le Moniteur!—Monsieur le comte, répondit le curé, Mme Dayssin, ma voisine, me l'a prêté tant qu'elle a été ici; mais elle est partie depuis quinze jours.»

Ce mot si indifférent causa une telle révolution à Ernestine, qu'elle crut se trouver mal; elle sentit son cœur tressaillir au mot du curé, ce qui l'humilia beaucoup. «Voilà donc, se dit-elle, comment je suis parvenue à l'oublier!»

Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, il lui arriva de sourire. «Pourtant, se disait-elle, il est resté à la campagne, à cent cinquante lieues de Paris, il a laissé Mme Dayssin partir seule.» Son immobilité sur les racines du chêne lui revint à l'esprit, et elle souffrit que sa pensée s'arrêtât sur cette idée. Tout son bonheur, depuis un mois, consistait à se persuader qu'elle avait mal à la poitrine; le lendemain elle se surprit à penser que, comme la neige commençait à couvrir les sommets des montagnes, il faisait souvent très frais le soir; elle songea qu'il était prudent d'avoir des vêtements plus chauds. Une âme vulgaire n'eût pas manqué de prendre la même précaution; Ernestine n'y songea qu'après le mot du curé.

La Saint-Hubert approchait, et avec elle l'époque du seul grand dîner qui eût lieu au château pendant toute la durée de l'année. On descendit au salon le piano d'Ernestine. En l'ouvrant le jour d'après, elle trouva sur les touches un morceau de papier contenant cette ligne:

«Ne jetez pas de cri quand vous m'apercevrez.»

Cela était si court, qu'elle le lut avant de reconnaître la main de la personne qui l'avait écrit: l'écriture était contrefaite. Comme Ernestine devait au hasard, ou plutôt à l'air des montagnes du Dauphiné, une âme ferme, bien certainement, avant les paroles du curé sur le départ de Mme Dayssin, elle serait allée se renfermer dans sa chambre et n'eût plus reparu qu'après la fête.

Le surlendemain eut lieu ce grand dîner annuel de la Saint-Hubert. A table, Ernestine fit les honneurs, placée vis-à-vis de son oncle; elle était mise avec beaucoup d'élégance. La table présentait la collection à peu près complète des curés et des maires des environs, plus cinq ou six fats de province, parlant d'eux et de leurs exploits à la guerre, à la chasse et même en amour, et surtout de l'ancienneté de leur race. Jamais ils n'eurent le chagrin de faire moins d'effet sur l'héritière du château. L'extrême pâleur d'Ernestine, jointe à la beauté de ses traits, allait jusqu'à lui donner l'air du dédain. Les fats qui cherchaient à lui parler se sentaient intimidés en lui adressant la parole. Pour elle, elle était bien loin de rabaisser sa pensée jusqu'à eux.

Tout le commencement du dîner se passa sans qu'elle vît rien d'extraordinaire; elle commençait à respirer lorsque, vers la fin du repas, en levant les yeux, elle rencontra vis-à-vis d'elle ceux d'un paysan déjà d'un âge mûr, qui paraissait être le valet d'un maire venu des rives du Drac. Elle éprouva ce mouvement singulier dans la poitrine que lui avait déjà causé le mot du curé; cependant elle n'était sûre de rien. Ce paysan ne ressemblait point à Philippe. Elle osa le regarder une seconde fois; elle n'eut plus de doute, c'était lui. Il s'était déguisé de manière à se rendre fort laid.

Il est temps de parler un peu de Philippe Astézan, car il fait là une action d'homme amoureux, et peut-être trouverons-nous aussi dans son histoire l'occasion de vérifier la théorie des sept époques de l'amour. Lorsqu'il était arrivé au château de Lafrey avec Mme Dayssin, cinq mois auparavant, un des curés qu'elle recevait chez elle, pour faire la cour au clergé, répéta un mot fort joli. Philippe étonné de voir de l'esprit dans la bouche d'un tel homme, lui demanda qui avait dit ce mot singulier. «C'est la nièce du comte de S***, répondit le curé, une fille qui sera fort riche, mais à qui l'on a donné une bien mauvaise éducation. Il ne s'écoule pas d'année qu'elle ne reçoive de Paris une caisse de livres. Je crains bien qu'elle ne fasse une mauvaise fin et que même elle ne trouve pas à se marier. Qui voudra se charger d'une telle femme?» etc., etc.

Philippe fit quelques questions, et le curé ne put s'empêcher de déplorer la rare beauté d'Ernestine, qui certainement l'entraînerait à sa perte; il décrivit avec tant de vérité l'ennui du genre de vie qu'on menait au château du comte, que Mme Dayssin s'écria: «Ah! de grâce, cessez monsieur le curé, vous allez me faire prendre en horreur vos belles montagnes.—On ne peut cesser d'aimer un pays où l'on fait tant de bien, répliqua le curé, et l'argent que madame a donné pour nous aider à acheter la troisième cloche de notre église lui assure…» Philippe ne l'écoutait plus, il songeait à Ernestine et à ce qui devait se passer dans le cœur d'une jeune fille reléguée dans un château qui semblait ennuyeux même à un curé de campagne. «Il faut que je l'amuse, se dit-il à lui-même, je lui ferai la cour d'une manière romanesque; cela donnera quelques pensées nouvelles à cette pauvre fille.» Le lendemain il alla chasser du côté du château du comte, il remarqua la situation du bois, séparé du château par le petit lac. Il eut l'idée de faire hommage d'un bouquet à Ernestine; nous savons déjà ce qu'il fit avec des bouquets et de petits billets. Quand il chassait du côté du grand chêne, il allait lui-même les placer, les autres jours il envoyait son domestique. Philippe faisait tout cela par philanthropie, il ne pensait pas même à voir Ernestine; il eût été trop difficile et trop ennuyeux de se faire présenter chez son oncle. Lorsque Philippe aperçut Ernestine à l'église, sa première pensée fut qu'il était bien âgé pour plaire à une jeune fille de dix-huit ou vingt ans. Il fut touché de la beauté de ses traits et surtout d'une sorte de simplicité noble qui faisait le caractère de sa physionomie. «Il y a de la naïveté dans ce caractère, se dit-il à lui-même; un instant après elle lui parut charmante. Lorsqu'il la vit laisser tomber son livre d'heures en sortant du banc seigneurial et chercher à le ramasser avec une gaucherie si aimable, il songea à aimer, car il espéra. Il resta dans l'église lorsqu'elle en sortit; il méditait sur un sujet peu amusant pour un homme qui commence à être amoureux: il avait trente-cinq ans et un commencement de rareté dans les cheveux, qui pouvait bien lui faire un beau front à la manière du Dr Gall, mais qui certainement ajoutait encore trois ou quatre ans à son âge. «Si ma vieillesse n'a pas tout perdu à la première vue, se dit-il, il faut qu'elle doute de mon cœur pour oublier mon âge.»