Il se rapprocha d'une petite fenêtre gothique qui donnait sur la place, il vit Ernestine monter en voiture, il lui trouva une taille et un pied charmants, elle distribua des aumônes; il lui sembla que ses yeux cherchaient quelqu'un. «Pourquoi, se dit-il, ses yeux regardent-ils au loin, pendant qu'elle distribue de la petite monnaie tout près de la voiture? Lui aurais-je inspiré de l'intérêt?»

Il vit Ernestine donner une commission à un laquais; pendant ce temps il s'enivrait de sa beauté. Il la vit rougir, ses yeux étaient fort près d'elle: la voiture ne se trouvait pas à dix pas de la petite fenêtre gothique; il vit le domestique rentrer dans l'église et chercher quelque chose dans le banc du seigneur. Pendant l'absence du domestique, il eut la certitude que les yeux d'Ernestine regardaient bien plus haut que la foule qui l'entourait, et, par conséquent, cherchaient quelqu'un; mais ce quelqu'un pouvait fort bien n'être pas Philippe Astézan, qui, aux yeux de cette jeune fille, avait peut-être cinquante ans, soixante ans, qui sait? A son âge et avec de la fortune, n'a-t-elle pas un prétendu parmi les hobereaux du voisinage?—«Cependant je n'ai vu personne pendant la messe.»

Dès que la voiture du comte fut partie, Astézan remonta à cheval, fit un détour dans le bois pour éviter de la rencontrer, et se rendit rapidement à la pelouse. A son inexprimable plaisir, il put arriver au grand chêne avant qu'Ernestine eût vu le bouquet et le petit billet qu'il y avait fait porter le matin, il enleva ce bouquet, s'enfonça dans le bois, attacha son cheval à un arbre et se promena. Il était fort agité; l'idée lui vint de se blottir dans la partie la plus touffue d'un petit mamelon boisé, à cent pas du lac. De ce réduit, qui le cachait à tous les yeux, grâce à une clairière dans le bois, il pouvait découvrir le grand chêne et le lac.

Quel ne fut pas son ravissement lorsqu'il vit peu de temps après la petite barque d'Ernestine s'avancer sur ces eaux limpides que la brise du midi agitait mollement! Ce moment fut décisif; l'image de ce lac et celle d'Ernestine qu'il venait de voir si belle à l'église se gravèrent profondément dans son cœur. De ce moment, Ernestine eut quelque chose qui la distinguait à ses yeux de toutes les autres femmes, et il ne lui manqua plus que de l'espoir pour l'aimer à la folie. Il la vit s'approcher de l'arbre avec empressement; il vit sa douleur de n'y pas trouver de bouquet. Ce moment fut si délicieux et si vif, que, quand Ernestine se fut éloignée en courant, Philippe crut s'être trompé en pensant voir de la douleur dans son expression lorsqu'elle n'avait pas trouvé de bouquet dans le creux de l'arbre. Tout le sort de son amour reposait sur cette circonstance. Il se disait: «Elle avait l'air triste en descendant de la barque et même avant de s'approcher de l'arbre.—Mais, répondait le parti de l'espérance, elle n'avait pas l'air triste à l'église; elle y était, au contraire, brillante de fraîcheur, de beauté, de jeunesse et un peu troublée; l'esprit le plus vif animait ses yeux.»

Lorsque Philippe Astézan ne put plus voir Ernestine, qui était débarquée sous l'allée des platanes de l'autre côté du lac, il sortit de son réduit un tout autre homme qu'il n'y était entré. En regagnant au galop le château de Mme Dayssin, il n'eut que deux idées: «A-t-elle montré de la tristesse en ne trouvant pas de bouquet dans l'arbre? Cette tristesse ne vient-elle pas tout simplement de la vanité déçue?» Cette supposition plus probable finit par s'emparer tout à fait de son esprit et lui rendit toutes les idées raisonnables d'un homme de trente-cinq ans. Il était fort sérieux. Il trouva beaucoup de monde chez Mme Dayssin; dans le courant de la soirée, elle le plaisanta sur sa gravité et sur sa fatuité. Il ne pouvait plus, disait-elle, passer devant une glace sans s'y regarder. «J'ai en horreur, disait Mme Dayssin, cette habitude des jeunes gens à la mode. C'est une grâce que vous n'aviez point; tâchez de vous en défaire, ou je vous joue le mauvais tour de faire enlever toutes les glaces.» Philippe était embarrassé; il ne savait comment déguiser une absence qu'il projetait. D'ailleurs il était très vrai qu'il examinait dans les glaces s'il avait l'air vieux.

Le lendemain, il fut reprendre sa position sur le mamelon dont nous avons parlé, et d'où l'on voyait fort bien le lac; il s'y plaça muni d'une bonne lunette, et ne quitta ce gîte qu'à la nuit close, comme on dit dans le pays.

Le jour suivant, il apporta un livre; seulement il eût été bien en peine de dire ce qu'il y avait dans les pages qu'il lisait; mais, s'il n'eût pas eu un livre, il en eût souhaité un. Enfin, à son inexprimable plaisir, vers les trois heures, il vit Ernestine s'avancer lentement vers l'allée de platanes sur le bord du lac; il la vit prendre la direction de la chaussée, coiffée d'un grand chapeau de paille d'Italie. Elle s'approcha de l'arbre fatal; son air était abattu. Avec le secours de sa lunette, il s'assura parfaitement de l'air abattu. Il la vit prendre les deux bouquets qu'il y avait placés le matin, les mettre dans son mouchoir et disparaître en courant avec la rapidité de l'éclair. Ce trait fort simple acheva la conquête de son cœur. Cette action fut si vive, si prompte, qu'il n'eut pas le temps de voir si Ernestine avait conservé l'air triste ou si la joie brillait dans ses yeux. Que devait-il penser de cette démarche singulière? Allait-elle montrer les deux bouquets à sa gouvernante? Dans ce cas, Ernestine n'était qu'une enfant, et lui plus enfant qu'elle de s'occuper à ce point d'une petite fille. «Heureusement, se dit-il, elle ne sait pas mon nom; moi seul je sais ma folie, et je m'en suis pardonné bien d'autres.»

Philippe quitta d'un air très froid son réduit, et alla, tout pensif, chercher son cheval, qu'il avait laissé chez un paysan à une demi-lieue de là. «Il faut convenir que je suis encore un grand fou!» se dit-il en mettant pied à terre dans la cour du château de Mme Dayssin. En entrant au salon, il avait une figure immobile, étonnée, glacée. Il n'aimait plus.

Le lendemain, Philippe se trouva bien vieux en mettant sa cravate. Il n'avait d'abord guère d'envie de faire trois lieues pour aller se blottir dans un fourré, afin de regarder un arbre; mais il ne se sentit le désir d'aller nulle autre part. «Cela est bien ridicule», se disait-il. Oui, mais ridicule aux yeux de qui? D'ailleurs, il ne faut jamais manquer à la fortune. Il se mit à écrire une lettre fort bien faite, par laquelle, comme un autre Lindor, il déclarait son nom et ses qualités. Cette lettre si bien faite eut, comme on se le rappelle peut-être, le malheur d'être brûlée sans être lue de personne. Les mots de la lettre que notre héros écrivit en y pensant le moins, la signature Philippe Astézan, eurent seuls l'honneur de la lecture. Malgré de fort beaux raisonnements, notre homme raisonnable n'en était pas moins caché dans son gîte ordinaire au moment où son nom produisit tant d'effet; il vit l'évanouissement d'Ernestine en ouvrant sa lettre; son étonnement fut extrême.

Le jour d'après, il fut obligé de s'avouer qu'il était amoureux; ses actions le prouvaient. Il revint tous les jours dans le petit bois, où il avait éprouvé des sensations si vives. Mme Dayssin devant bientôt retourner à Paris, Philippe se fit écrire une lettre et annonça qu'il quittait le Dauphiné pour aller passer quinze jours en Bourgogne auprès d'un oncle malade. Il prit la poste, et fit si bien en revenant par une autre route, qu'il ne se passa qu'un jour sans aller dans le petit bois. Il s'établit à deux lieues du château du comte de S***, dans les solitudes de Crossey, du côté opposé au château de Mme Dayssin, et de là, chaque jour, il venait au bord du petit lac. Il y vint trente-trois jours de suite sans y voir Ernestine: elle ne paraissait plus à l'église; on disait la messe au château; il s'en approcha sous un déguisement, et deux fois il eut le bonheur de voir Ernestine. Rien ne lui parut pouvoir égaler l'expression noble et naïve à la fois de ses traits. Il se disait: «Jamais auprès d'une telle femme je ne connaîtrais la satiété.» Ce qui touchait le plus Astézan, c'était l'extrême pâleur d'Ernestine et son air souffrant. J'écrirais dix volumes comme Richardson si j'entreprenais de noter toutes les manières dont un homme, qui d'ailleurs ne manquait pas de sens et d'usage, expliquait l'évanouissement et la tristesse d'Ernestine. Enfin, il résolut d'avoir un éclaircissement avec elle, et pour cela de pénétrer dans le château. La timidité, être timide à trente-cinq ans! la timidité l'en avait longtemps empêché. Ses mesures furent prises avec tout l'esprit possible, et cependant, sans le hasard, qui mit dans la bouche d'un indifférent l'annonce du départ de Mme Dayssin, toute l'adresse de Philippe était perdue, ou du moins il n'aurait pu voir l'amour d'Ernestine que dans sa colère. Probablement il aurait expliqué cette colère par l'étonnement de se voir aimée par un homme de son âge. Philippe se serait cru méprisé, et, pour oublier ce sentiment pénible, il eût eu recours au jeu ou aux coulisses de l'Opéra, et fût devenu plus égoïste et plus dur en pensant que la jeunesse était tout à fait finie pour lui.