Seulement, à vivre ainsi avec lui, elle s'aperçut bientôt qu'on lui avait donné une bête pour le tête-à-tête; et, ce qui est bien plus affreux, une bête quelquefois ridicule dans le monde. Elle trouva plus que compensé par là le plaisir d'avoir épousé un homme fort riche et de recevoir souvent des compliments sur le mérite de son mari.
Alors elle le prit en déplaisance.
Le mari, qui n'était pas si bien né qu'elle, crut qu'elle faisait la duchesse. Il s'éloigna aussitôt de son côté. Cependant, comme c'était un homme excessivement occupé et très peu difficile, et comme il n'y avait rien de plus commode pour lui que sa femme entre un compte de contre-maître à relire et une machine à éprouver, il essayait quelquefois de lui faire un petit bout de cour. Cette idée ne manquait pas de changer en aversion la déplaisance de sa femme, lorsqu'il faisait cette cour devant un tiers, devant moi, par exemple, tant il y était gauche, commun et de mauvais goût.
Je crois que j'aurais eu l'idée de l'interrompre par des soufflets, s'il eût dit et fait ces choses-là devant moi à une autre femme. Mais je connaissais à Félicie une âme si sèche, une absence si complète de toute vraie sensibilité, j'étais si souvent impatienté de sa vanité, que je me contentais de la plaindre un peu quand je la voyais souffrir dans cette vanité, de par son mari, et je m'éloignais.
Le ménage alla ainsi quelques années (Félicie n'a jamais eu d'enfants). Pendant ce temps-là, le mari, vivant en bonne compagnie lorsqu'il était à Paris (et il ne passait que six semaines de l'été à ses forges de Bourgogne), en prit le ton et devint beaucoup mieux; en restant toujours bête, il cessa presque entièrement d'être ridicule, et continua toujours d'avoir de grands succès dans son état, comme vous avez pu en juger par les grandes acquisitions qu'il a faites depuis et par le dernier rapport du jury sur l'exposition des produits de l'industrie nationale.
A force d'être rebuté par sa femme, M. Féline imagina, à cinq ou six reprises, d'en être un peu amoureux et de bonne foi. Elle lui tenait la dragée haute. La coquetterie de Félicie, dans ce temps-là, consistait à lui dire des choses aimables en public, et à trouver des prétextes pour lui tenir rigueur dans le tête-à-tête. Elle augmentait ainsi les désirs de son mari; et quand elle daignait lui permettre… il payait tous les mémoires de tapissiers, de Leroy, de Corcelet, et la trouvait encore très modérée dans ses dépenses, qui étaient absurdes.
Pendant les deux ou trois premières années, jusqu'à vingt ou vingt et un ans, Félicie n'avait cherché le plaisir que dans la satisfaction des vanités suivantes:
«Avoir de plus belles robes que toutes les jeunes femmes de sa société.
«Donner de meilleurs dîners.
«Recevoir plus de compliments qu'elles quand elle joue du piano.