Dans toutes les espèces du genre amour, il devrait y avoir quelque caractère commun: le caractère du genre est proprement le désir de l'intimité parfaite. Or, dans l'amour-vanité, ce caractère n'existe pas.

Lorsqu'on est habitué à l'exactitude irréprochable du langage des sciences physiques, on est facilement choqué par l'imperfection du langage des sciences métaphysiques.

Mme Félicie Féline est une jeune Française de vingt-cinq ans, qui a des terres superbes et un château délicieux en Bourgogne. Quant à elle, elle est, comme vous savez, laide, mais assez bien faite (tempérament nerveux-lymphatique). Elle est à mille lieues d'être bête, mais, certes, elle n'a pas d'esprit; de sa vie elle ne trouva une idée forte ou piquante. Comme elle a été élevée par une mère spirituelle et dans une société fort distinguée, elle a beaucoup de métier dans l'esprit; elle répète parfaitement les phrases des autres, et avec un air de propriété étonnant. En les répétant, elle joue même le petit étonnement qui accompagne l'invention. Elle passe ainsi, auprès des gens qui l'ont vue rarement, ou des gens bornés qui la voient souvent, pour une personne charmante et très spirituelle.

Elle a en musique précisément le même genre de talent que dans la conversation. A dix-sept ans, elle jouait parfaitement du piano, assez pour donner des leçons à huit francs (non pas qu'elle en donne, sa position de fortune est très belle). Quand elle a vu un opéra nouveau de Rossini, le lendemain, à son piano, elle s'en rappelle au moins la moitié. Très musicienne d'instinct, elle joue avec infiniment d'expression, et à la première vue, les partitions les plus difficiles. Avec cette espèce de facilité, elle ne comprend pas les choses difficiles, et cela dans ses lectures comme dans sa musique. Mme Gherardi, en deux mois, eût compris, j'en suis sûr, la théorie des proportions chimiques de Berzelius. Mme Féline est, au contraire, incapable de comprendre un des premiers chapitres de Say ou la théorie des fractions continues.

Elle a pris un maître d'harmonie fort célèbre en Allemagne, et n'en a jamais compris un mot.

Pour avoir eu quelques leçons de Redouté, elle surpasse, à quelques égards, le talent de son maître. Ses roses sont plus légères encore que celles de cet artiste. Je l'ai vue plusieurs années s'amuser de ses couleurs, et jamais elle n'a regardé d'autres tableaux que ceux de l'exposition; jamais, lorsqu'elle apprenait à peindre des fleurs, et quand alors nous possédions encore les chefs-d'œuvre de la peinture italienne, elle n'eut la curiosité de les aller voir. Elle ne comprend pas la perspective dans un paysage ni le clair-obscur (chiaroscuro).

Cette inhabileté de l'esprit à saisir les choses difficiles est un trait de la femme française; dès qu'une chose est malaisée, elle ennuie et on la plante là.

C'est ce qui fait que votre livre de l'Amour n'aura jamais de succès parmi elles. Elles liront les anecdotes et passeront les conclusions, et elles se moqueront de tout ce qu'elles auront passé. Je suis bien poli de mettre tout cela au futur.

Mme Féline, à dix-huit ans, fit un mariage de convenance. Elle se trouva unie à un bon jeune homme de trente ans, un peu lymphatique et sanguin, tout à fait antibilieux et nerveux, bon, doux, égal et très bête. Je ne sais pas d'homme plus complètement dépourvu d'esprit. Le mari pourtant avait eu beaucoup de succès dans ses études à l'École polytechnique, où je l'avais connu et l'on avait bien fait mousser son mérite dans la société où était élevée Félicie, pour lui dérober sa bêtise, qui s'étend à tout, hors le talent de conduire supérieurement ses mines et ses fonderies.

Le mari la fêta de son mieux, ce qui veut dire ici très bien; mais il avait affaire à un être glacé auquel rien ne faisait. Cette espèce de reconnaissance tendre que les maris inspirent ordinairement aux filles les plus indifférentes ne dura pas huit jours chez elle.