Félicie se dit: «Voilà l'homme qu'il me faut faire semblant d'avoir pour amant. Comme c'est le plus froid de tous, c'est celui dont la passion me fera le plus d'honneur.»
Le Suédois Weilberg était tout à fait ami de la maison. Il y a cinq ans, dans l'été, on arrangea un voyage avec lui et le mari.
Comme c'était un homme de mœurs excessivement sévères, surtout comme il n'était nullement amoureux de Félicie, il la voyait telle qu'elle était, fort laide. D'ailleurs, on ne lui avait pas dit en partant à quoi on le destinait. Le mari, que ces airs ennuyaient, et qui désirait aussi retirer de l'utilité pour lui d'un voyage entrepris pour plaire à sa femme, la plantait là dès qu'ils arrivaient quelque part; il allait courir les fabriques, il visitait les usines, les mines, en disant à Weilberg: «Gustave, je vous laisse ma femme.»
Weilberg parlait très mal français; il n'avait jamais lu Rousseau ni Mme de Staël, circonstance admirable pour Félicie.
La petite femme fit donc bien la malade, pour écarter son mari par l'ennui, et pour exciter la pitié du bon jeune homme, avec qui elle restait sans cesse en tête-à-tête. Pour l'attendrir en sa faveur, elle lui parlait de l'amour qu'elle avait pour son mari, et de son chagrin de l'y voir répondre si peu.
Cette musique n'amusait pas Weilberg; il l'écoutait par simple politesse. Elle se crut plus avancée; elle lui parla de la sympathie qui existait entre eux. Gustave prit son chapeau et alla se promener.
Quand il rentra, elle se fâcha contre lui: elle lui dit qu'il l'avait injuriée en regardant comme un commencement de déclaration une simple parole de bienveillance.
La nuit, quand ils la passaient en voiture, elle appuyait sa tête sur l'épaule de Gustave, qui le souffrait par politesse.
Ils voyagèrent ainsi deux mois, mangeant beaucoup d'argent, s'ennuyant plus encore.
Quand ils furent de retour, Félicie changea toutes ses habitudes. Si elle avait pu envoyer des lettres de faire part, elle eût fait savoir à tous ses amis et connaissances qu'elle avait une passion violente pour M. Weilberg le Suédois, et que M. Weilberg était son amant.