Plus de bals, plus de toilettes: elle néglige ses anciens amis, fait des impertinences à ses anciennes connaissances. Enfin elle se condamne au sacrifice de tous ses goûts, pour faire croire qu'elle aime profondément ce M. Weilberg, cette espèce de sauvage indien, colonel dans les milices suédoises à dix-huit ans, et que cet homme est fou d'elle.

Elle commence par le signifier à sa mère, le jour de son arrivée. Sa mère, suivant elle, est coupable de l'avoir mariée avec un homme qu'elle n'aimait pas; elle doit actuellement favoriser de tous ses moyens son amour pour l'homme qu'elle a choisi et qu'elle adore; il faut donc qu'elle persuade au mari d'établir en quelque sorte Weilberg dans sa maison. Si elle ne l'a pas sans cesse chez elle, elle menace de l'aller trouver chez lui à son hôtel.

La mère, comme une bête, crut cela, et elle fit si bien auprès de son gendre, que Weilberg ne pouvait avoir d'autre maison que la sienne. Charles le priait sans cesse, la mère aussi lui faisait tant de politesses et lui montrait tant d'empressement, que le pauvre jeune homme, ne sachant ce qu'on voulait de lui, et craignant à l'excès de manquer à des gens qui l'avaient parfaitement accueilli, n'osait se refuser à rien.

Les femmes pleurent à volonté, comme vous savez.

Un jour que j'étais seul chez Félicie, elle se prit à pleurer, et, me serrant la main, elle me dit: «Ah! mon cher Goncelin, votre amitié clairvoyante a bien deviné mon cœur! Autrefois vous étiez bien avec Weilberg; depuis notre voyage vous avez changé; vous semblez avoir de la haine pour lui. (Cela ne semblait pas du tout. Je savais à quoi m'en tenir.) Ah! mon ami, je n'étais pas heureuse auparavant… Ce n'est que depuis… Si vous saviez toutes les barbaries de Charles pendant le voyage!… Si vous connaissiez mieux Gustave!… Si vous saviez que de soins touchants, que de tendresse!… Pouvais-je résister?… Si vous saviez quelle âme de feu, quelles passions effrayantes a cet homme, en apparence si froid! Non, mon ami, vous ne me mépriseriez pas!… Je sens bien, hélas! qu'il me manque quelque chose… Ce bonheur n'est pas pur… Je sais bien ce que je devais à Charles. Mais, mon ami! ce spectacle continuel de l'indifférence, des mépris de l'un, des soins et de l'amour de l'autre… et cette familiarité obligée de la vie en voyage… Tant de dangers!… Pouvais-je résister à tant d'amour! et d'ailleurs, pouvais-je résister à ses violences?» etc., etc., etc.

Voilà donc le pauvre Weilberg, honnête comme Joseph, accusé d'avoir violé la femme de son ami, et il faut le croire, c'est elle qui le dit: elle s'en est vantée à deux personnes de ma connaissance, et sans doute aussi à d'autres que je ne connais pas.

La déclaration ci-dessus ressemble beaucoup à ce qu'elle me dit: j'ai conservé le souvenir de ses expressions. Peu de jours après, je vis une des personnes qui avaient reçu la même confidence. Je la priai de chercher à s'en rappeler les termes; elle me répéta exactement la version que j'avais entendue, ce qui me fit rire.

Après sa confession, Félicie me dit, en me tendant la main, qu'elle comptait sur ma discrétion; que je devais être avec Weilberg comme par le passé, et faire semblant de ne m'apercevoir de rien. «La vertu sauvage de cet homme sublime lui faisait peur.» Quand il la quittait, elle craignait toujours de ne plus le revoir; elle craignait que par une résolution inopinée, il ne s'embarquât tout à coup pour retourner en Suède. Moi, je lui promis sur notre conversation le plus inviolable secret.

Cependant tous les amis de la famille trouvaient indigne que ce pauvre Weilberg eût séduit une jeune femme dans la maison de laquelle il avait presque reçu l'hospitalité, dont le mari lui avait rendu mille services, et qui avait jusque-là marché très droit. Je le prévins du sot rôle qu'on lui faisait jouer. Il m'embrassa en me remerciant de l'avis, et me dit qu'il ne remettrait plus les pieds dans cette maison. C'est lui qui me conta alors comment le voyage s'était passé.

Félicie, privée quelques jours de Weilberg, qui dînait sans cesse chez elle auparavant, joua le désespoir. Elle dit que c'était une indignité de son mari, qui avait chassé cet homme vertueux. (Elle avait dit à moi et à deux autres que cet homme vertueux l'avait violée sur la mousse, au pied d'un sapin dans le Schwartzwald, comme il convient que cette chose se fasse.) Elle dit aussi, en termes polis, que sa mère, après lui avoir servi de complaisante, lui avait soufflé son vertueux amant. (Notez que la mère est une pauvre vieille femme de soixante ans, qui ne pense plus à rien depuis vingt ans.) Elle commanda chez un très habile coutelier un poignard à lame de damas, qu'elle fit apporter un jour au milieu du dîner, et que je lui ai vu payer quarante francs et serrer très proprement devant nous tous dans son secrétaire, à côté de sa cire d'Espagne. Une douzaine de garçons apothicaires apportèrent chacun aussi une petite bouteille de sirop d'opium, et toutes ces bouteilles réunies en faisaient une quantité considérable. Elle les serra dans sa toilette.