Le lendemain, elle signifia à sa mère que, si elle ne faisait pas revenir Gustave, elle s'empoisonnerait avec l'opium, et se tuerait avec le poignard qu'elle avait fait faire exprès.
La mère, qui savait à quoi s'en tenir sur l'amour de Weilberg, et qui craignait l'esclandre, alla chez celui-ci. Elle lui conta que sa fille était folle; qu'elle faisait semblant d'être très amoureuse de lui, qu'elle le disait amoureux d'elle, et qu'elle prétendait se tuer, s'il ne revenait pas. Elle lui dit: «Revenez chez elle, humiliez-la bien; elle vous prendra en horreur, et alors vous ne reviendrez plus.»
Weilberg était un brave homme; il eut pitié de la vieille mère qui venait le prier ainsi, et il consentit à se prêter à cette ennuyeuse comédie, pour éviter l'esclandre que la mère craignait.
Il revint donc. La jeune femme ne lui parla de rien; elle lui fit seulement quelques reproches aimables sur son absence pendant cinq jours. Quand ils étaient seuls ensemble, elle ne se serait pas avisée de lui parler d'amour, depuis qu'il avait pris son chapeau, un jour, en voyage, et qu'il était parti quand elle allait commencer une déclaration. Weilberg aime la musique; elle passait le temps à jouer du piano, et comme elle en joue admirablement, Weilberg restait assez volontiers à l'entendre. En public, c'était bien différent; elle ne lui parlait que d'amour; mais il faut avouer qu'elle y mettait beaucoup d'art. Comme, heureusement, il savait mal le français, elle trouvait moyen de faire savoir à tous les assistants qu'il était son amant, sans qu'il pût le comprendre.
Tous les amis de la maison étaient dans le secret de la comédie; mais les connaissances n'y étaient pas encore. Il fut de nouveau question, parmi elles, de l'indignité du procédé de M. Weilberg, et celui-ci de nouveau se retira et ne voulut plus revenir.
Félicie se mit au lit et signifia à sa mère qu'elle se laisserait mourir de faim. Elle se mit à ne prendre que du thé; elle se levait pour l'heure du dîner; mais elle ne prenait exactement rien.
Au bout de six jours de ce régime, elle fut gravement indisposée; on envoya chercher des médecins. Elle déclara qu'elle s'était empoisonnée, qu'elle ne voulait recevoir de soins de personne, que tout était inutile. La mère et deux amis étaient là, avec les médecins; elle dit qu'elle mourait pour M. Weilberg, dont on lui avait aliéné le cœur. Du reste, elle priait qu'on épargnât cette triste confidence à son pauvre mari, qui, heureusement, ignorait toutes ces choses, etc., etc.
Cependant elle consentit à prendre une drogue; on lui donna un vomitif, et elle, qui n'avait vécu que de thé depuis six jours, rendit trois à quatre livres de chocolat, sa maladie, son empoisonnement, n'étaient qu'une épouvantable indigestion. Je l'avais prédit.
Ne sachant qu'inventer pour émouvoir sa mère et pour la pousser à de nouvelles démarches qui pussent ramener Weilberg dans sa maison, elle la menaça de tout avouer à Charles. Le mari qui eût cru sa femme sur parole, l'aurait plantée là indubitablement. Cet esclandre étant donc possible, la mère retourna à la charge auprès du bon Gustave, qui consentit encore à revenir. Lui et moi, nous nous voyions beaucoup alors; nous faisions un travail en commun; il s'était pris de goût pour moi, et j'étais à peu près le Français qu'il aimait le mieux à voir. Nous passions ensemble une partie des journées; il m'apprenait le suédois. Je lui montrais la géométrie descriptible et le calcul différentiel; car il s'était pris de passion pour les mathématiques, et souvent il m'obligeait à rajeunir dans nos livres mes souvenirs déjà anciens de l'école polytechnique. Je prenais ensuite mon violon, et, beaucoup plus tolérant que vous, il restait volontiers des heures à m'entendre.
Félicie me fit la cour pour que je fusse sans cesse chez elle: elle savait que c'était un moyen d'attirer Weilberg. Un matin que nous déjeunions tous trois ensemble chez elle, elle imagina de faire preuve d'amour à Gustave devant moi, et elle affecta avec lui les privautés de gens qui vivent dans la plus parfaite intimité. L'autre, d'abord, ne comprit pas; enfin elle mit tellement les points sur les i, qu'il fallut bien comprendre; il me regarda, rit, et sans bouger avala son morceau. On lui proposait de faire quelque rajustement à la toilette de Félicie. Il lui dit brutalement: «Pardieu, vous avez une femme de chambre pour vous habiller!» Et elle me dit tout bas à l'oreille: «Voyez-vous comme il est délicat; j'étais sûre que, devant vous, il ne voudrait pas remettre une épingle à mon fichu.»