Cependant, elle n'était pas si contente qu'elle me le disait de la délicatesse et de la retenue de son prétendu amant. C'était, je me le rappelle, un dimanche de Pâques. Quand nous eûmes fini le déjeuner et que nous ne prenions plus que du thé, elle dit à son domestique: «Paul, dites à ma femme de chambre que je n'ai pas besoin d'elle et qu'elle profite de ce moment pour aller à la messe.»

Nous restâmes à prendre le thé. Le domestique n'entrant plus, elle s'approcha très près du feu. «J'ai bien froid,» dit-elle; et tendant la main à Weilberg: «Est-ce que je n'ai pas la fièvre?—Ma foi, je ne m'y connais pas; mais voilà Goncelin qui se fait, à sa campagne, le médecin de ses paysans; il doit se connaître à la fièvre: il vous le dira.» Je lui tâtai le pouls: «Pas le moins du monde, lui dis-je.—C'est singulier, reprit-elle; je suis toute je ne sais comment; il me semble que je vais me trouver mal. Tenez, voilà que je vais me trouver mal; j'étouffe, desserrez-moi. M. Gustave, desserrez-moi, Goncelin, je vous en prie, allez chercher dans l'appartement de mon mari…—Quoi?—Du benjoin, pour le brûler; il y en a dans son médailler.—Je sais où il est, dit Weilberg; j'y vais. Goncelin va vous aider; je retourne dans l'instant.» Et il revint cinq minutes après.

Je m'étais amusé à la délacer. La figure à part, elle était bien, jeune, bien faite, la peau blanche et douce. Je lui avais découvert la poitrine; elle se serait laissé mettre toute nue. J'usais passablement de la partie découverte, et je lui disais: «Votre cœur bat très doucement; n'ayez pas peur, ce n'est absolument rien.» Elle jouait un évanouissement modéré. Weilberg, qui faisait exprès d'être longtemps dehors, rentra à la fin, posa le benjoin sur la cheminée, et se remit tranquillement à manger des biscuits et à avaler des tasses de thé. Félicie, qui voyait tout cela, en faisant semblant de ne pas y voir, n'y tint plus. Aussi bien, comme j'avais dit à Gustave qu'elle n'avait aucune altération dans le pouls ni dans la respiration, il avait ajouté: «C'est bien singulier qu'avec cela elle ait une syncope!» Félicie, poussée à bout, revint peu à peu à elle; elle se rajusta et nous pria de la laisser seule.

Comme elle croyait avoir grand intérêt à paraître réellement évanouie devant Gustave, je crois que si j'avais essayé de satisfaire une fantaisie, qui ne me prit pas, elle se fût laissé faire, sauf à dire ensuite que c'était, de ma part, l'excès de l'indignité, et, de la sienne, l'excès du malheur. Et notez bien que, matériellement honnête jusque-là, et fort sensible, d'ailleurs, à ce plaisir, elle eût souffert très certainement d'être ainsi violée.

Félicie fut si cruellement humiliée de cette manifestation d'indifférence de Weilberg pour elle devant moi, à qui elle en parlait toujours comme de l'amant le plus passionné, qu'elle en fut réellement malade. Weilberg, après cette farce ridicule, ne voulait plus revenir chez elle. Cependant, comme elle garda le lit quelque temps, et qu'auparavant on le voyait sans cesse dans cette maison, pour éviter qu'on ne remarquât son absence, il parut; ses visites, peu à peu, furent plus rares, et ce ne fut qu'après huit mois qu'il cessa d'y aller tout à fait. Pendant ces huit mois, elle n'a cessé de le représenter à tous comme son amant, alors même qu'on ne le voyait presque plus jamais chez elle.

Félicie aime beaucoup la musique. N'ayant pas de loge aux Bouffes, elle avait très rarement l'occasion d'y aller. Un jour, des amis nous prêtèrent leur loge tout entière, et elle arrangea que Weilberg et moi nous l'y conduirions; son mari viendrait nous y trouver. Vous remarquerez qu'alors, au fond de son cœur, elle exécrait Weilberg; elle l'avait forcé de venir là pour qu'il se mît avec elle sur le devant de la loge. Gustave dit qu'il faisait trop chaud et sortit du théâtre, me laissant seul avec elle. Ma foi, comme il lui donnait sans cesse de pareils démentis, à partir de ce jour elle changea de ton, et, après avoir parlé pendant un an de la passion, de l'amour de Weilberg, elle commença à toucher quelques mots de son inconstance et des peines qu'il lui causait.

En même temps, il me revint aux oreilles que je passais pour être son amant. J'allai la trouver, je le lui dis, et j'ajoutai que je ne voulais pas passer pour l'être, sans en avoir au moins le profit. Je la pris sur mes genoux, je la brusquai. Comme je savais très positivement qu'il lui était désagréable d'être violée et qu'elle sentait la chose imminente, je lui disais que je voulais mériter la réputation qu'elle me faisait, etc… C'était dans le jour, on pouvait entrer d'un moment à l'autre dans sa chambre; elle eut une peur du diable; elle me conjura de la laisser; elle me dit qu'elle n'avait jamais aimé que Weilberg et qu'elle n'en aimerait jamais d'autre. Enfin elle se dégagea de moi; elle sonna. Un domestique vint, auquel elle commanda de refaire le feu, d'arranger les rideaux, de lui apporter du thé. Je sortis. Depuis ce temps, nous sommes à peu près brouillés. Elle dit partout que je suis une espèce de scélérat à la Iago; que depuis longtemps j'avais pour elle une abominable passion, et que c'est moi qui ai éloigné d'elle son amant Weilberg. Elle a été jusqu'à montrer comme des déclarations de ma part quelques lettres familièrement amicales que je lui avais écrites il y a six ans, quand j'étais avec vous à Rome.

A présent, la vanité de Félicie s'exerce sur d'autres objets. Elle dit, en parlant de Weilberg, des phrases tristes du troisième volume de Corinne; elle joue le deuil d'une grande passion; elle ne va plus dans le monde; chez elle, plus de toilette; mais elle donne d'excellents dîners, où viennent de vieux imbéciles qui passent pour avoir été des gens d'esprit autrefois, et de pauvres diables qui n'ont pas de dîner chez eux. Elle parle avec admiration de lord Byron, de Canaris, de Bolivar, de M. de la Fayette. On la plaint, dans son petit monde, comme une jeune femme bien malheureuse, et on la loue comme une personne infiniment sensible et spirituelle; elle est passablement contente de la sorte. Cela fait une de ces maisons bourgeoises que vous détestez tant.

Avais-je raison de vous dire que cette ennuyeuse histoire ne vous servirait à rien; elle est plate par sa nature. Tout se passe en discours dans l'amour-vanité. Les discours racontés ennuient; la plus petite action vaut mieux.

Ensuite, ce n'est pas, je crois, ici l'amour-vanité comme vous l'entendez. Félicie a un trait rare, s'il ne lui est point particulier; c'est que c'est une chose désagréable pour elle que de faire son métier de femme, et qu'il lui importait fort peu de faire croire à l'homme qu'elle proclamait son amant, de lui faire croire, dis-je, qu'elle l'aimait réellement.