[36] Voir les Amours de Struenzee dans les cours du Nord, de Brown, 3 vol., 1819.

Rien n'est donc plus favorable à la naissance de l'amour que le mélange d'une solitude ennuyeuse et de quelques bals rares et longtemps désirés; c'est la conduite des bonnes mères de famille qui ont des filles.

Le vrai grand monde tel qu'on le trouvait à la cour de France[37], et qui, je crois, n'existe plus depuis 1780[38], était peu favorable à l'amour, comme rendant presque impossibles la solitude et le loisir indispensables pour le travail des cristallisations.

[37] Voir les Lettres de Mme du Deffant, de Mlle de Lespinasse, les Mémoires de Bezenval, de Lauzun, de Mme d'Épinay, le Dictionnaire des Étiquettes de Mme de Genlis, les Mémoires de Dangeau, d'Horace Walpole.

[38] Si ce n'est peut-être à la cour de Pétersbourg.

La vie de la cour donne l'habitude de voir et d'exécuter un grand nombre de nuances, et la plus petite nuance peut être le commencement d'une admiration et d'une passion[39].

[39] Voir Saint-Simon et Werther. Quelque tendre et délicat que soit un solitaire, son âme est distraite, une partie de son imagination est employée à prévoir la société. La force de caractère est un des charmes qui séduisent le plus les cœurs vraiment féminins. De là le succès des jeunes officiers fort graves. Les femmes savent fort bien faire la différence de la violence des mouvements de passion, qu'elles sentent si possibles dans leurs cœurs, à la force de caractère; les femmes les plus distinguées sont quelquefois dupes d'un peu de charlatanisme de ce genre. On peut s'en servir sans nulle crainte, aussitôt que l'on s'aperçoit que la cristallisation a commencé.

Quand les malheurs propres de l'amour sont mêlés d'autres malheurs (de malheurs de vanité, si votre maîtresse offense votre juste fierté, vos sentiments d'honneur et de dignité personnelle; de malheurs de santé, d'argent, de persécution politique, etc.), ce n'est qu'en apparence que l'amour est augmenté par ces contre-temps; comme ils occupent à autre chose l'imagination, ils empêchent, dans l'amour espérant, les cristallisations, et dans l'amour heureux, la naissance des petits doutes. La douceur de l'amour et sa folie reviennent quand ces malheurs ont disparu.

Remarquez que les malheurs favorisent la naissance de l'amour chez les caractères légers ou insensibles, et qu'après sa naissance, si les malheurs sont antérieurs, ils favorisent l'amour en ce que l'imagination, rebutée des autres circonstances de la vie, qui ne fournissent que des images tristes, se jette tout entière à opérer la cristallisation.

CHAPITRE XIV