«De ce moment, écrivait-elle par la suite à une amie[57], il fut le maître de mon cœur et de moi, et cela à un point qui m'eût remplie de terreur, si le bonheur de voir Herman m'eût laissé le temps de songer au reste de l'existence. Ma seule pensée était d'observer s'il m'accordait quelque attention.

[57] Traduit ad litteram des Mémoires de Bottmer.

«Aujourd'hui, la seule consolation que je puisse trouver à mes fautes est de me bercer de l'illusion qu'une force supérieure m'a ravie à moi-même et à la raison. Je ne puis par aucune parole peindre, d'une manière qui approche de la réalité, jusqu'à quel point, seulement à l'apercevoir, allèrent le désordre et le bouleversement de tout mon être. Je rougis de penser avec quelle rapidité et quelle violence j'étais entraînée vers lui. Si sa première parole, quand enfin il me parla, eût été: «M'adorez-vous?» en vérité je n'aurais pas eu la force de ne pas lui répondre: «Oui.» J'étais loin de penser que les effets d'un sentiment pussent être à la fois si subits et si peu prévus. Ce fut au point qu'un instant je crus être empoisonnée.

«Malheureusement vous et le monde, ma chère amie, savez que j'ai bien aimé Herman: eh bien, il me fut si cher au bout d'un quart d'heure, que depuis il n'a pas pu me le devenir davantage. Je voyais tous ses défauts, et je les lui pardonnais tous, pourvu qu'il m'aimât.

«Peu après que j'eus dansé avec lui, le roi s'en alla; Herman, qui était du détachement de service, fut obligé de le suivre. Avec lui, tout disparut pour moi dans la nature. C'est en vain que j'essayerais de vous peindre l'excès de l'ennui dont je me sentis accablée dès que je ne le vis plus. Il n'était égalé que par la vivacité du désir que j'avais de me trouver seule avec moi-même.

«Je pus partir enfin. A peine enfermée à double tour dans mon appartement, je voulus résister à ma passion. Je crus y réussir. Ah! ma chère amie, que je payai cher ce soir-là, et les journées suivantes, le plaisir de pouvoir me croire de la vertu!»

Ce que l'on vient de lire est la narration exacte d'un événement qui fit la nouvelle du jour, car au bout d'un mois ou deux la pauvre Wilhelmine fut assez malheureuse pour qu'on s'aperçût de son sentiment. Telle fut l'origine de cette longue suite de malheurs qui l'ont fait périr si jeune et d'une manière si tragique, empoisonnée par elle ou par son amant. Tout ce que nous pûmes voir dans ce jeune capitaine, c'est qu'il dansait fort bien; il avait beaucoup de gaieté, encore plus d'assurance, un grand air de bonté, et vivait avec des filles; du reste, à peine noble, fort pauvre, et ne venant pas à la cour.

Non seulement il ne faut pas la méfiance, mais il faut la lassitude de la méfiance, et pour ainsi dire l'impatience du courage contre les hasards de la vie. L'âme, à son insu, ennuyée de vivre sans aimer, convaincue malgré elle par l'exemple des autres femmes, ayant surmonté toutes les craintes de la vie, mécontente du triste bonheur de l'orgueil, s'est fait, sans s'en apercevoir, un modèle idéal. Elle rencontre un jour un être qui ressemble à ce modèle, la cristallisation reconnaît son objet au trouble qu'il inspire, et consacre pour toujours au maître de son destin ce qu'elle rêvait depuis longtemps[58].

[58] Plusieurs phrases prises à Crébillon, tome III.

Les femmes sujettes à ce malheur ont trop de hauteur dans l'âme pour aimer autrement que par passion. Elles seraient sauvées si elles pouvaient s'abaisser à la galanterie.