Comme le coup de foudre vient d'une secrète lassitude de ce que le catéchisme appelle la vertu, et de l'ennui que donne l'uniformité de la perfection, je croirais assez qu'il doit tomber le plus souvent sur ce qu'on appelle le monde de mauvais sujets. Je doute fort que l'air Caton ait jamais occasionné de coup de foudre.

Ce qui les rend si rares, c'est que, si le cœur qui aime ainsi d'avance a le plus petit sentiment de sa situation, il n'y a plus de coup de foudre.

Une femme rendue méfiante par les malheurs n'est pas susceptible de cette révolution de l'âme.

Rien ne facilite les coups de foudre comme les louanges données d'avance et par des femmes à la personne qui doit en être l'objet.

Une des sources les plus comiques des aventures d'amour, ce sont les faux coups de foudre. Une femme ennuyée, mais non sensible, se croit amoureuse pour la vie pendant toute une soirée. Elle est fière d'avoir enfin trouvé un de ces grands mouvements de l'âme après lesquels courait son imagination. Le lendemain, elle ne sait plus où se cacher, et surtout comment éviter le malheureux objet qu'elle adorait la veille.

Les gens d'esprit savent voir, c'est-à-dire mettre à profit ces coups de foudre.

L'amour physique a aussi ses coups de foudre. Nous avons vu hier la plus jolie femme et la plus facile de Berlin rougir tout à coup dans sa calèche où nous étions avec elle. Le beau lieutenant Findorff venait de passer. Elle est tombée dans la rêverie profonde, dans l'inquiétude. Le soir, à ce qu'elle m'avoua au spectacle, elle avait des folies, des transports, elle ne pensait qu'à Findorff, auquel elle n'a jamais parlé. Si elle eût osé, me disait-elle, elle l'eût envoyé chercher: cette jolie figure présentait tous les signes de la passion la plus violente. Cela durait encore le lendemain; au bout de trois jours, Findorff ayant fait le nigaud, elle n'y pensa plus. Un mois après, il lui était odieux.

CHAPITRE XXIV
Voyage dans un pays inconnu.

Je conseille à la plupart des gens nés dans le Nord de passer le présent chapitre. C'est une dissertation obscure sur quelques phénomènes relatifs à l'oranger, arbre qui ne croît ou qui ne parvient à toute sa hauteur qu'en Italie et en Espagne. Pour être intelligible ailleurs, j'aurais dû diminuer les faits.

C'est à quoi je n'aurais pas manqué si j'avais eu le dessein un seul instant d'écrire un livre généralement agréable. Mais, le ciel m'ayant refusé le talent littéraire, j'ai uniquement pensé à décrire avec toute la maussaderie de la science, mais aussi avec toute son exactitude, certains faits dont un séjour prolongé dans la patrie de l'oranger m'a rendu l'involontaire témoin. Frédéric le Grand, ou tel autre homme distingué du Nord, qui n'a jamais eu occasion de voir l'oranger en pleine terre, m'aurait sans doute nié les faits suivants et nié de bonne foi. Je respecte infiniment la bonne foi, et je vois son pourquoi.