[63] Voir l'admirable peinture de ces mœurs ennuyeuses à la fin de Corinne; et Mme de Staël a flatté le portrait.

[64] La Bible et l'aristocratie se vengent cruellement sur les gens qui croient leur devoir tout.

En revanche, passant tout à coup de Plymouth à Cadix et Séville, je trouvai qu'en Espagne la chaleur du climat et des passions faisait un peu trop oublier une retenue nécessaire. Je remarquai des caresses fort tendres qu'on se permettait en public et qui, loin de me sembler touchantes, m'inspiraient un sentiment tout opposé. Rien n'est plus pénible.

Il faut s'attendre à trouver incalculable la force des habitudes inspirées aux femmes sous prétexte de pudeur. Une femme vulgaire, en outrant la pudeur, croit se faire l'égale d'une femme distinguée.

L'empire de la pudeur est tel, qu'une femme tendre arrive à se trahir envers son amant plutôt par des faits que par des paroles.

La femme la plus jolie, la plus riche et la plus facile de Bologne, vient de me conter qu'hier soir, un fat français, qui est ici et qui donne une drôle d'idée de sa nation, s'est avisé de se cacher sous son lit. Il voulait apparemment ne pas perdre un nombre infini de déclarations ridicules dont il la poursuit depuis un mois. Mais ce grand homme a manqué de présence d'esprit; il a bien attendu que Mme M… eût congédié sa femme de chambre et se fût mise au lit, mais il n'a pas eu la patience de donner aux gens le temps de s'endormir. Elle s'est jetée à la sonnette, et l'a fait chasser honteusement au milieu des huées et des coups de cinq ou six laquais. «Et s'il eût attendu deux heures?» lui disais-je.—«J'aurais été bien malheureuse: Qui pourra douter, m'eût-il dit, que je ne sois ici par vos ordres[65]

[65] On me conseille de supprimer ce détail: «Vous me prenez pour une femme bien leste, d'oser conter de telles choses devant moi.»

Au sortir de chez cette jolie femme, je suis allé chez la femme la plus digne d'être aimée que je connaisse. Son extrême délicatesse est, s'il se peut, au-dessus de sa beauté touchante. Je la trouve seule et lui conte l'histoire de Mme M… Nous raisonnons là-dessus: «Écoutez, me dit-elle, si l'homme qui se permet cette action était aimable auparavant aux yeux de cette femme, on lui pardonnera, et, par la suite on l'aimera.»—J'avoue que je suis resté confondu de cette lumière imprévue jetée sur les profondeurs du cœur humain. Je lui ai répondu au bout d'un silence:—«Mais, quand on aime, a-t-on le courage de se porter aux dernières violences?»

Il y aurait bien moins de vague dans ce chapitre si une femme l'eût écrit. Tout ce qui tient à la fierté, à l'orgueil féminin, à l'habitude de la pudeur et de ses excès, à certaines délicatesses, la plupart dépendant uniquement d'associations de sensations[66], qui ne peuvent pas exister chez les hommes, et souvent délicatesses non fondées dans la nature; toutes ces choses, dis-je, ne pourraient se trouver ici qu'autant qu'on se serait permis d'écrire sur ouï-dire.

[66] La pudeur est une des sources du goût pour la parure; par tel ajustement une femme se promet plus ou moins. C'est ce qui fait que la parure est déplacée dans la vieillesse.