Une femme de province, si elle prétend à Paris suivre la mode, se promet d'une manière gauche et qui fait rire. Une provinciale arrivant à Paris doit commencer par se mettre comme si elle avait trente ans.

Une femme me disait, dans un moment de franchise philosophique, quelque chose qui revient à ceci:

«Si je sacrifiais jamais ma liberté, l'homme que j'arriverais à préférer apprécierait davantage mes sentiments en voyant combien j'ai toujours été avare même des préférences les plus légères.» C'est en faveur de cet amant, qu'elle ne rencontrera peut-être jamais, que telle femme aimable montre de la froideur à l'homme qui lui parle en ce moment. Voilà la première exagération de la pudeur: celle-ci est respectable; la seconde vient de l'orgueil des femmes; la troisième source d'exagération, c'est l'orgueil des maris.

Il me semble que cette possibilité d'amour se présente souvent aux rêveries de la femme même la plus vertueuse, et elles ont raison. Ne pas aimer quand on a reçu du ciel une âme faite pour l'amour, c'est se priver soi et autrui d'un grand bonheur. C'est comme un oranger qui ne fleurirait pas de peur de faire un péché; et remarquez qu'une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs du monde, un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre et lui exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt qu'ils lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver.

La seule chose que je voie à blâmer dans la pudeur, c'est de conduire à l'habitude de mentir; c'est le seul avantage que les femmes faciles aient sur les femmes tendres. Une femme facile vous dit: «Mon cher ami, dès que vous me plairez, je vous le dirai, et je serai plus aise que vous, car j'ai beaucoup d'estime pour vous.»

Vive satisfaction de Constance, s'écriant après la victoire de son amant: «Que je suis heureuse de ne m'être donnée à personne depuis huit ans que je suis brouillée avec mon mari!»

Quelque ridicule que je trouve ce raisonnement, cette joie me semble pleine de fraîcheur.

Il faut absolument que je conte ici de quelle nature étaient les regrets d'une dame de Séville abandonnée par son amant. J'ai besoin qu'on se rappelle qu'en amour tout est signe, et surtout qu'on veuille bien accorder un peu d'indulgence à mon style[67].

[67] [Note 65].