«—Je ne pense pas. D'abord je n'étais pas précisément en colère, j'ai eu le temps de réfléchir un peu à ce que j'allais faire. S'il y a un moyen au monde d'empêcher l'élection de M. Mairobert, c'est le départ du préfet actuel, et son remplacement provisoire par un conseiller de préfecture. Le ministre m'a dit qu'il donnerait 500.000 francs pour n'avoir pas vis-à-vis de lui à la Chambre M. Mairobert. Pesez ces mots. L'argent résume tout.»
Le général arriva sur ces entrefaites.
«—Je viens vous apporter mes rapports.
«—Général, lui dit Lucien, voulez-vous partager mon dîner d'auberge? Comme j'envoie un courrier, je désirerais que vous corrigiez ce que je vais dire sur l'état des esprits. Il vaut mieux, me semble-t-il, que le ministre sache la vérité.
«—Nous avons encore le temps, avant votre courrier, répondit le général, d'entendre deux commissaires de police et l'officier qui me seconde pour les élections. Comme je puis me tromper, je ne voudrais pas que vous vissiez les choses uniquement par mes yeux.»
À ce moment, on annonça M. le president Donis d'Angel.
«—Quel homme est-ce?
«—C'est un bavard insupportable, expliquant longuement ce dont on n'a quoi faire, et sautant à pieds joints sur les choses difficiles. D'ailleurs, nageant entre deux eaux, et entretenant des relations avec les personnes qui dans le département nous sont hostiles. Il nous fera perdre un temps précieux, et comme il faut vingt-sept heures à votre courrier pour gagner Paris, il me semble que vous ne sauriez l'expédier trop vite, si toutefois vous voulez en expédier un, ce que je suis loin de vous conseiller. Ce que je vous conseille réellement, c'est de renvoyer M. Donis d'Angel à ce soir à dix heures ou à demain matin.»
Ainsi fut fait. Malgré la sincérité et la probité des interlocuteurs, le dîner fut triste, sérieux et court. Au dessert parurent deux commissaires de police, et ensuite un petit lieutenant, nommé Milière, aussi madré que les commissaires, et qui prétendait bien gagner la croix avec cette élection.
Enfin, à sept heures et demie, le courrier partit pour Paris, portant à M. le comte de Vaize le bordereau dos élections et trente pages de détails explicatifs. Dans une dépêche à part, Lucien donnait au ministre le narré exact de sa dispute avec le préfet; il rapportait le dialogue avec la même exactitude que s'il avait été écrit par un sténographe. À neuf heures, le général revint chez Lucien, lui apportant de nouveaux rapports replis du canton de Risset. Il l'avertit aussi que, dès six heures, le préfet avait fait partir pour Paris un courrier, avec une avance sur le sien de une heure et demie, et que probablement ce dernier ne désirait pas bien vivement attendre son camarade...