«—Vous conviendrait-il, général, de m'accompagner demain matin chez les cinquante citoyens les plus recommandables de la ville? Cette démarche peut être tournée en ridicule, mais si elle nous fait seulement gagner deux voix, c'est un succès.
«—Ce serait avec beaucoup de plaisir que je vous accompagnerai partout, monsieur, mais le préfet...»
Après avoir longuement discuté sur les moyens de ménager la vanité maladive de ce fonctionnaire, il fut convenu que le général et Leuwen lui écriraient chacun de leur côté. Le valet de chambre du général porta les deux lettres à la préfecture; M. de Séranville le fit entrer et le questionna beaucoup. Cette union de Leuwen et du général Fari le mettait au désespoir. Il répondit par écrit, aux deux lettres, qu'il était indisposé et au lit. Les visites du lendemain convenues, ou arrêta la liste des visités; le petit lieutenant Milière fut appelé de nouveau et passa dans une chambre voisine pour dicter à Coffe un mot sur chacun de ces messieurs. Le général et Lucien se promenaient en silence, cherchant quelque moyen de sortir d'embarras.
«—Le ministre ne peut plus vous être d'aucun secours. Il est trop tard...
«—Sans doute, mais à l'armée, vous avez souvent hasardé de faire charger un régiment lorsque la bataille était perdue aux trois quarts. Nous sommes dans le même cas; que pouvons-nous perdre? D'après les derniers rapports du canton de Risset, il n'y a plus d'espoir...; une vingtaine de vos amis voteront pour M. Mairobert uniquement pour se débarrasser de M. de Séranville. Dans cet état désespéré, n'y aurait-il pas moyen de tenter une démarche auprès du chef du parti légitimiste, M. de Cerna?»
Le général s'arrêta court au milieu du salon.
«—Je lui dirai ceci, continua Lucien: je fais nommer celui de vos électeurs que vous me désignerez; je lui donne les trois cent quarante voix du gouvernement. Pouvez-vous ou voulez-vous envoyer des courriers à cent gentilshommes campagnards? Avec ces cent voix et les nôtres nous excluons M. Mairobert de la Chambre. Que nous fait un légitimiste de plus? D'abord, il est à parier mille contre un, que ce sera un imbécile ou un ennuyeux que personne n'écoutera. Eût-il le talent de Berryer, ce représentant ne représentera rien, si ce n'est lui-même, et un parti peu dangereux, cent ou cent cinquante mille de Français riches, tout au plus. Si j'ai bien compris le ministre, mieux vaut dix légitimistes à la Chambre qu'un seul Mairobert, représentant de tous les petits propriétaires de la basse Normandie.»
Le générai se promena longtemps sans rien répondre.
«—C'est une idée, mais elle est bien dangereuse pour vous. Le ministre qui est à cent lieues du champ de bataille vous blâmera. Je ne vous demande pas quels sont vos rapports avec M. le comte de Vaize, mais enfin j'ai soixante et un ans, je pourrais être votre père... Permettez-moi d'aller jusqu'au bout de ma pensée: Fussiez-vous le fils du ministre, ce parti extrême que vous proposez serait dangereux pour vous. Quant à moi, monsieur, ceci n'étant pas une action de guerre, mon rôle est de rester en deuxième et même troisième ligne. Comme je ne suis pas fils de ministre, ajouta-t-il en souriant, vous m'obligeriez infiniment en évitant de dire que vous m'avez fait part de ce projet d'union avec les légitimistes. Si cette élection tourne mal, il y aura quelqu'un de sévèrement blâmé, je désire donc rester dans la demi-teinte.
«—Je vous donne ma parole d'honneur que personne ne saura jamais que je vous ai parlé de cette idée. J'aurai l'honneur de vous remettre, avant votre sortie, une lettre qui le prouve. Quant à l'intérêt que vous daignez prendre à ma jeunesse, mes remerciements sont sincères comme votre bienveillance, mais je vous avouerai que je ne cherche que le succès de l'élection. Toutes les considérations personnelles sont secondaires pour moi. Je désirais ne pas employer le moyen des destitutions—un moyen infâme.—Malheureusement, il n'y a pas dix heures que je suis à Caen, je n'y connais personne absolument et le préfet me traite en rival. Si M. de Vaize veut être juste, il considérera tout cela. Mais je ne me pardonnerais jamais de faire de mes craintes un moyen de ne pas agir. Ce serait à mes yeux la pire des platitudes. Ceci bien posé, voulez-vous, mon général, me donner des avis, vous qui connaissez le pays? Ou me forcerez-vous à me livrer uniquement à ces deux commissaires de police, sans doute disposés à me vendre au parti légitimiste, tout comme au parti républicain?